Développement durable

L’arbre généalogique touffu de l’acajou

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Scott Paul aborde les nombreuses – et déroutantes –conventions de dénomination associées à l’un des bois les plus célèbres au monde

L’acajou est souvent surnommé le « roi des bois ». Employé par les peuples autochtones d’Amérique centrale et du Sud depuis des millénaires, cet arbre a été repéré par les Européens lors de la colonisation espagnole des Amériques ; il a été commercialisé à l’échelle mondiale dès le XVIIe siècle. Des importations régulières vers l’Europe, l’Amérique du Nord et, au final, dans le reste du monde, se poursuivent encore à ce jour. L’acajou commença à équiper les manches de guitares à cordes acier au début des années 1900 ; en effet, les luthiers américains remarquèrent que cette essence de bois était importée à New York pour la fabrication de moules en bois à des fins de moulage de fonderie de fer, ainsi que pour l’ébénisterie. Comme il était abondant localement, il était logique que des entreprises comme C.F. Martin l’emploient pour remplacer le cèdre d’Espagne : en effet, ses caractéristiques étaient similaires. Un siècle plus tard, l’acajou demeure le bois le plus usité pour les manches de guitare. De nos jours, il est également courant de le voir en orner le fond, les éclisses et la table.

Découpe des billes d’acajou à des fins d’exportation au Honduras britannique (rebaptisé plus tard Belize) (Source : The Handbook of British Honduras, Monrad Metzgen et Henry Cain)

« Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom… »

Comme de nombreux amateurs de guitare l’ont peut-être remarqué, le mot « acajou » est souvent suivi d’un terme descriptif, comme « à grandes feuilles », « du Honduras », « tropical », « néotropical », « véritable », « de Fidji », « des Indes », « africain » ou encore « des Philippines ». Cela peut prêter à confusion, d’autant plus que certains de ces exemples font référence à des espèces qui ne sont pas taxonomiquement liées : cela signifie qu’elles ne sont même pas du même genre. En gros… ce n’est pas le même arbre. Et pourtant, on les appelle de la même façon. Pourquoi donc ? Tout simplement parce que depuis son introduction sur les marchés internationaux, la popularité de l’acajou est restée telle que presque tout bois qui lui ressemblait et qui avait des propriétés physiques similaires était commercialisé sous ce nom.

J’ai acheté des bouteilles de vin mousseux commercialisé sous le nom de « champagne », mais qui n’était pas techniquement du champagne ; en effet, les raisins n’avaient pas été produits dans la région viticole de Champagne, en France, selon les règles de l’appellation d’origine contrôlée. Naïf que j’étais, je n’en avais aucune idée. Mais au risque de me mettre une nation toute entière à dos… Ça ne m’a pas dérangé ! Je l’ai bu pour célébrer la nouvelle année, et cela a eu l’effet escompté. Sur le plan historique, c’est comme ça que ça s’est passé avec le bois. N’oubliez pas que l’humanité n’a vraiment commencé à étudier les écosystèmes au sens large ou à mener des analyses au niveau des espèces, en particulier sous les tropiques, qu’après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, jusqu’à encore récemment, quand il s’agissait de bois (notamment provenant des tropiques), presque tout le monde se complaisait joyeusement dans l’ignorance. Cela ne fait pas bien longtemps que quelques personnes s’en préoccupent…

Mais c’est en train de changer. Cela DOIT changer, car nous ne pouvons pas ignorer ce que nous savons dorénavant. La science nomme, décrit et classifie les organismes vivants à un rythme stupéfiant ; elle expose les variations comportementales, génétiques et biochimiques qui expliquent le fonctionnement de la vie sur Terre. C’est important, surtout à une époque où huit milliards de personnes dévorent les ressources naturelles de la planète à un rythme toujours plus soutenu.

Si vous croyez en des concepts comme le « développement durable », vous devez donc convenir qu’il nous faut comprendre quelles espèces d’arbres nous coupons, commercialisons et – bien évidemment – employons pour fabriquer nos guitares. Nous devons mieux appréhender nos besoins actuels par rapport à ceux passés, non seulement parce que c’est moralement correct (et qu’au final, notre survie peut en dépendre), mais aussi parce que la loi nous y oblige de plus en plus. Prenons un exemple : comme les lecteurs de Wood&Steel le savent peut-être, un nombre toujours croissant d’espèces de bois commercialisées sont inscrites sur la liste de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). En tant que fabricant de guitares, il nous faut donc documenter exactement quelles sont les espèces de bois concernées (et leur genre) que nous importons, car nous devons remplir des formulaires et nous conformer à des normes de plus en plus nombreuses.

Je vais citer Bob Taylor : « C’est aujourd’hui qu’il est le plus facile d’acheter du bois pour des guitares ; demain, cela sera beaucoup plus compliqué. » Bob a raison, bien entendu, mais j’aimerais compléter sa phrase : « … plus compliqué, mais pas impossible. » En tant qu’entreprise, Taylor Guitars organise, numérise, suit et surveille son utilisation de bois comme jamais auparavant. Par conséquent, nous avons décidé d’aller de l’avant : dorénavant, nous écrirons simplement « acajou » lorsque nous décrivons nos guitares achevées, et laisserons de côté tout autre terme descriptif.

Je comprends que cela puisse sembler contre-intuitif. N’aurions-nous pas besoin de davantage de précision ? Laissez-moi vous expliquer notre processus de réflexion.

Quelle est la différence entre une espèce et un genre ?

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Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pendant la colonisation espagnole des Amériques, la première espèce d’acajou remarquée par les Européens (Swietenia mahagoni) est celle que nous appelons couramment l’acajou de Cuba. On pense qu’elle a été observée pour la première fois sur cette île. L’arbre étant originaire de la biorégion des Caraïbes, il est parfois aussi appelé « acajou des Antilles ». Au cours des années qui suivirent, une seconde espèce, que nous appelons aujourd’hui l’acajou à grandes feuilles (Swietenia macrophylla), fut remarquée par les Européens au Honduras, dans les terres. C’est pour cette raison que les gens l’appellent parfois acajou du Honduras, même si l’espèce est implantée du nord du Honduras jusqu’au Mexique, et du sud du Honduras jusqu’au bassin amazonien. Son aire de répartition naturelle est considérable. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce que quelqu’un vous a dit que votre guitare était fabriquée en acajou du Honduras que ce bois provient réellement du Honduras.

The historical range of Big-leaf mahogany

L’étendue historique de l’acajou à grandes feuilles dans les Amériques

Petit aparté : une troisième espèce d’acajou (Swietenia humilis) pousse sur la côte pacifique d’Amérique centrale, mais c’est un arbre de petite taille et son utilité commerciale est limitée. Concernant l’acajou à grandes feuilles et son cousin de Cuba, c’est l’inverse. Au final, leur réputation de rois des bois ne découla pas d’une campagne de marketing. Elle s’est faite au fil du temps, en se basant sur leur fantastique stabilité et leurs épatantes caractéristiques lorsqu’il s’agit de les travailler. Des caractéristiques jugées si précieuses qu’en réalité, au fil des années et des siècles, ces bois ont été introduits en tant qu’espèces de plantation dans le monde entier. On trouve à présent du Swietenia (de Cuba, mais principalement à grandes feuilles) dans des contrées lointaines telles que l’Australie, les îles Fidji, Guam, Hawaï, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, les îles Salomon et le Sri Lanka. Les tentatives de plantation de ce genre en Afrique tropicale se sont avérées moins fructueuses, notamment en raison de son incapacité à se défendre contre certains insectes qui aiment déposer leurs œufs sur les nouvelles feuilles, entraînant finalement la mort de l’arbre.

Bob Taylor face à un acajou planté par les Britanniques aux îles Fidji

Mais attendez-voir, vous dites-vous… Si le Swietenia ne s’est pas bien adapté aux conditions d’Afrique de l’Ouest, pourquoi puis-je vois des guitares fabriquées en acajou africain ? Pour faire court : il existe plusieurs espèces d’arbres différentes poussant en Afrique de l’Ouest, génétiquement indépendantes, chacune présentant une espèce distincte et un genre spécifique. Elles étaient cependant suffisamment similaires pour qu’on leur attribue tout simplement le nom d’acajou. Le khaya (Khaya ivorensis), le sapelli (Entandrophragma cylindricum) et le sipo (Entandrophragma utile) sont des exemples de bois couramment commercialisés sous le nom d’« acajou africain », bien qu’aucun n’appartienne au genre Swietenia. Cela, en soi, ne veut pas dire que ces bois seront mieux (ou pas) pour la fabrication d’une guitare. Et non, personne ne vous a dupé·e : pendant longtemps, tout le monde considérait ces bois comme de l’acajou d’Afrique. À bien des égards, ils sont très semblables, bien que des luthiers chevronnés puissent avoir des préférences spécifiques pour certains détails de leurs guitares.

Bref récapitulatif

Nous avons donc vu que l’« acajou véritable », soit les arbres du genre Swietenia, étaient originaires des Amériques, et que les espèces « de Cuba » et « à grandes feuilles » étaient tellement prisées que leurs graines avaient été plantées dans de nombreux pays des tropiques, hors de leur aire de répartition naturelle. De nos jours, les manches de guitare Taylor sont souvent fabriqués à base d’acajou véritable cultivé dans les îles Fidji ; en ce qui concerne nos fonds et nos éclisses, nous recourons généralement à de l’acajou véritable provenant d’Inde, planté il y a bien longtemps comme arbres d’ornement le long des boulevards. De tels spécimens atteignent typiquement un diamètre conséquent et sont donc suffisamment gros pour nous permettre d’y découper un fond de guitare en deux parties. Quand on y repense… L’emploi de bois urbain par Taylor remonte à bien plus longtemps que 2020, lorsque nous avons introduit notre frêne mexicain (Urban Ash), ou 2022 avec notre eucalyptus sideroxylon (Urban Ironbark) ! Nous n’avions jamais pensé à le mentionner auparavant.

Un corps de guitare en acajou.

Nous avons également déterminé que plusieurs autres essences de bois de lutherie considérées comme de l’acajou n’étaient pas de l’« acajou véritable », car elles appartenaient à un genre différent. Le khaya, le sapelli et le sipo en sont des exemples. Enfin, pour compliquer un peu les choses, je soulignerai qu’à la fin des années 1980 et au début des années 1990, de l’acajou véritable (Swietenia) a été planté aux Philippines, mais qu’il existe depuis longtemps d’autres espèces issues d’Asie du Sud-Est, la plupart du genre Dipterocarp, qui sont commercialisées sous le nom d’« acajou des Philippines ».

Pourquoi cela est-il important ? Pour un guitariste, cela n’importe peut-être pas. La seule chose qui devrait compter, c’est de savoir si vous aimez ou non la guitare, indépendamment des bois qui la composent. Saisissez l’instrument et jouez-en. Est-ce que cela vous plaît ? Ne vous focalisez pas sur les arguments marketing qu’on a pu vous servir. Cependant, pour un luthier, ou pour quiconque qui importe du bois, ces informations sont fondamentales : en effet, nous devons répondre de l’origine de nos bois devant l’éthique et la loi.

Une réglementation plus stricte

À la fin du XXe siècle, alors que l’aire de répartition naturelle de l’acajou en Amérique centrale et du Sud était de plus en plus en plus défrichée ou dégradée, le traité multilatéral susmentionné visant à protéger la faune et la flore contre des niveaux insoutenables d’opérations commerciales mondiales, du nom de CITES, commença à se pencher sur la question. Au départ, le concept d’inscription d’une espèce de bois tant commercialisée fut controversé. Après plusieurs tentatives infructueuses, le Costa Rica, puis la Bolivie, le Brésil et le Mexique choisirent unilatéralement d’inscrire leurs populations d’acajou à grandes feuilles à l’Annexe III, moins contraignante. En toute franchise, avec une telle inscription, peu de gens (voire personne) n’avaient besoin d’y prêter d’attention. Cela changea du tout au tout en 2002 quand, à la suite d’une campagne très médiatisée menée par Greenpeace, la CITES vota l’inscription à l’Annexe II des « populations néotropicales de Swietenia macrophylla ». Les gouvernements et le secteur privé allaient devoir se conformer à des niveaux accrus de transparence et fournir davantage de documents.

L’histoire liant l’acajou et la CITES est utile pour deux raisons : elle marque une première étape dans le durcissement des mesures de protection des espèces de bois commercialisées de grande valeur ; de plus, elle explique également comment le terme « néotropical » s’est retrouvé dans le lexique des luthiers.« Néotropical » fait référence à une région zoogéographique d’Amérique du Nord, du Sud et centrale, au sud du tropique du Cancer. La distinction « néotropical » a son importance : en effet, la CITES a délibérément décidé d’exclure les plantations de Swietenia, même si elles sont naturalisées, introduites dans des contrées telles que les îles Fidji, le Bangladesh, l’Inde, l’Indonésie et les Philippines qui, à cette époque, étaient de grands importants exportateurs de bois cultivé en plantation. Tout aussi important : les espèces qui portaient le nom couramment usité d’« acajou » mais n’appartenaient pas au genre Swietenia, comme le khaya et le sapelli, étaient toutes exemptées.

Nouvelle normalité

Depuis l’inscription des populations néotropicales d’acajou à grandes feuilles à l’Annexe II en 2002, plusieurs autres espèces d’arbres ont également été répertoriées, dont de nombreuses essences de bois de lutherie. En 2017, l’ensemble du genre Dalbergia (palissandre) a été inscrit à l’Annexe II ; en 2022, l’un des acajous dits « africains », le khaya (Khaya ivorensis), y fut rajouté. Le pernambouc (Paubrasilia echinate), utilisé en vue de fabriquer des archets pour instruments à cordes, comme les violons ou les violoncelles, y avait été listé en 2007 ; cette inscription a été révisée en 2022. Nous ne pouvons pas savoir avec précision quelles seront les prochaines espèces commercialisées à être inscrites, mais il est évident que d’autres le seront. Parmi elles, certaines seront des essences de bois de lutherie, cela ne fait aucun doute.

Taylor Guitars continuera de s’impliquer dans les procédures de la CITES et surveillera les changements en termes de législation, tant sur le plan domestique qu’à l’échelle mondiale. Le monde évolue, et nous devons changer nous aussi. Comme je l’ai dit au-dessus, nous organisons, numérisons, suivons et surveillons comme jamais auparavant. Dans le cadre de ce cheminement, nous cherchons à faire des choix plus délibérés, plus cohérents, concernant les bois que nous employons. Ainsi, à l’avenir, s’il s’agit d’acajou véritable du genre Swietenia, nous l’appellerons simplement « acajou », indépendamment de l’endroit où il a poussé, que ce soit dans son aire de répartition naturelle dans les Amériques ou s’il a été planté il y a bien longtemps ailleurs sur la planète. Nous continuerons à appeler le sapelli « sapelli », bien que lorsque nous l’avons introduit pour la première fois sur notre série 300 en 1998, nous y avions pendant un temps fait référence sous le nom d’« acajou africain ». Ceci étant dit, rassurez-vous : grâce au numéro de série, nous suivons tout de près.

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En juin, le groupe Barenaked Ladies (BNL) est venu à San Diego lors de sa tournée “Last Summer on Earth”, et j’avais envie d’assister au concert. Par chance, j’ai appris que REVERB, une organisation à but non lucratif qui s’associe aux musiciens, aux festivals et aux salles de spectacles pour proposer des événements “verts” et inciter les fans à s’impliquer, avait contacté Tim Godwin, notre responsable des relations artistes chez Taylor ; l’organisme voulait savoir si nous pouvions lui donner une guitare. Il semblerait qu’à mon insu, lors des dernières tournées de BNL, Taylor ait fait don d’une GS Mini, qui a été dédicacée par le groupe et intégrée à un tirage au sort visant à soutenir les efforts de REVERB.

Cela fait longtemps que je connais cette organisation, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’interagir avec ses membres. Influencée en partie par l’organisation à but non lucratif Green Highway de Bonnie Raitt, REVERB est née en 2004 lorsque l’écologiste Lauren Sullivan et son mari, Adam Gardner du groupe Guster, l’ont fondée pour lutter contre l’impact environnemental des groupes en tournée. Guster, BNL et le Dave Matthews Band ont été les premiers à en faire partie. (Pour en savoir plus sur les débuts de REVERB, c’est ici).

Un jour, alors que j’étais en réunion avec Tim Godwin, il m’a suggéré d’interviewer Ed Robertson, le chanteur lead, guitariste et auteur-compositeur de BNL, pour parler de ces “trucs de développement durable ». Je n’avais jamais rencontré Ed auparavant, mais il joue depuis longtemps sur Taylor ; c’est un vieil ami de la marque, et je connaissais la réputation du groupe en matière de préservation de l’environnement. Tim a contacté Ed, et avant même d’avoir eu le temps de dire “ouf », tout avait été convenu. Au fur et à mesure que la date du concert approchait, j’ai commencé à être un peu nerveux. Être interviewé, ça ne me pose pas de problème ; toutefois, je n’avais jamais été en charge de mener un entretien. J’ai donc commencé à faire des recherches un peu plus approfondies sur Ed et le groupe ; j’ai fini par étudier comment, au fil du temps, les musiciens se sont servis de leur art et de leur réputation pour aborder les questions environnementales.

Avant même le Summer of Love

Sans surprise, le lien entre la musique et la défense de l’environnement a commencé à se resserrer dans les années 1960. En 1962, la biologiste Rachel Carson publie Printemps silencieux, dans lequel elle documente les dommages environnementaux causés par l’utilisation systématique des pesticides. L’ouvrage est largement cité comme catalyseur du mouvement écologiste moderne. L’album God Bless the Grass de Pete Seeger, sorti en 1966, est souvent considéré comme le premier album écologiste. Les bénéfices de la chanson “My Dirty Stream” ont soutenu les efforts de protection de l’environnement pour le fleuve Hudson. Je pourrais ainsi vous citer une myriade d’exemples survenus à cette époque ; en effet, c’était une période de bouleversements sociaux considérables, qui a assisté à l’émergence de la contre-culture et à un tournant dans la musique pop elle-même, reflétée par un rock aux influences folk, la British Invasion et la Motown. En 1970, le concert d’Amchitka, où se sont produits Joni Mitchell, James Taylor et Phil Ochs, a lieu à Vancouver. Cet événement est cité comme étant le premier concert de bienfaisance pour l’environnement, récoltant près de 20 000 $ pour ce qui deviendrait la première manifestation d’action directe de Greenpeace.

L’album God Bless the Grass de Pete Seeger, sorti en 1966, est souvent considéré comme le premier album écologiste.

I Want My MTV

Tout cela m’a fait penser à la musique que j’écoutais quand j’étais enfant, et aux moments où les messages d’un artiste faisaient mouche. Avec cette anecdote, mon âge et mon éducation n’auront plus de secrets pour vous : j’ai pensé au titre “Beds Are Burning », interprété pour la première fois en 1987 par Midnight Oil, qui traitait des droits fonciers des aborigènes ; il est devenu un hymne pour les militants écologistes comme moi. Le groupe Midnight Oil s’était déjà produit au milieu d’une coupe à blanc sur l’île de Vancouver, et Peter Garrett, le chanteur du groupe, a fini par devenir président de l’Australian Conservation Foundation, membre du conseil d’administration de Greenpeace et ministre de l’Environnement et des Arts.

Maná

Après réflexion, un autre exemple qui m’est venu à l’esprit est le légendaire groupe mexicain Maná. Je n’avais jamais entendu sa musique avant la sortie en 1997 de leur opus Suenos Liquidos. À ce moment-là, je travaillais chez Greenpeace à Washington, DC, quand un représentant du groupe a demandé à ce que nous soyons présents sur les lieux de concert de leur prochaine tournée américaine. Le groupe avait récemment créé la Selva Negra Ecological Foundation (toujours en activité aujourd’hui), qui se consacre à la préservation de l’environnement et au développement des communautés au Mexique. Lors de quelques concerts, j’ai eu l’occasion de passer du temps avec Fher, leur chanteur lead, et je n’oublierai jamais sa ferveur à défendre l’environnement. Je l’ai admiré quand il était sur scène, et qu’il haranguait une foule captivée en lui parlant d’écologie. Ça venait du cœur. C’était une véritable source d’inspiration. Je suis toujours un grand fan de Fher et de la musique de son groupe.

Une vague de renouveau

Je pourrai vous citer tellement d’exemples de musiciens comme Jack Johnson, Ben Harper ou encore Jewel (pour ne mentionner que ceux de la famille Taylor) qui font un excellent travail lorsqu’il s’agit de transmettre leurs convictions. Plus je me penchais sur la musique et la défense de l’environnement, plus les choses devenaient intéressantes, tous genres confondus. Les paroles d’artistes comme le rappeur Xiuhtezcatl Tonatiuh Martinez et le hip-hopeur Childish Gambino traitent fréquemment des dangers du changement climatique. “All the Good Girls Go to Hell” de Billie Eilish et “The Greatest” de Lana Del Rey parlent des feux de forêt dus au réchauffement climatique qui dévastent la Californie. “Despite Repeated Warnings” de Paul McCartney, sur l’album Egypt Station, et “Green is Blue” sur Colorado de Neil Young sont des exemples récents de la frustration de ces artistes face à l’inaction ambiante. Will.I.Am, Miley Cyrus, Imagine Dragons, Lonnie Rashid Lynn (a.k.a. Common), Weyes Blood et The Weather Station ont tous exploré le sujet dans leur musique.

Un autre type d’écotourisme

J’ai récemment croisé la route d’Ian Tellam, un Londonien habitant maintenant à Amsterdam. Autrefois musicien nomade ayant choisi de cheminer en chanson à travers l’Europe, Ian a fini par appuyer sur le bouton Pause pour acquérir de nombreux diplômes en sciences de l’environnement. Il a dorénavant marié ses passions pour se concentrer sur le développement durable dans le secteur de la musique grâce à son entreprise ECOTUNES. Ian et moi avions discuté par le passé, et nous avons repris contact, ruminant sur l’impact environnemental de l’univers de la musique. Ian m’a fait part de choses vraiment sympas auxquelles il assistait en Europe, notamment avec des groupes comme Coldplay et Massive Attack calculant l’empreinte carbone de base de leurs tournées, pour ensuite la suivre et la réduire et ce, en partenariat avec, par exemple, des chercheurs du Tyndall Centre for Climate Change Research de l’université de Manchester. En retour, j’ai parlé à Ian de la campagne Music Climate Revolution de REVERB, qui a récolté plus de cinq millions de dollars pour des projets climatiques visant à réduire de manière quantifiable la pollution par les gaz à effet de serre ; et de l’initiative plus récente de l’organisation, Music Decarbonization Project, qui a contribué à remplacer les générateurs diesel par des systèmes de batteries intelligentes à énergie solaire lors du Luck Reunion Festival de Willie Nelson.

La fusion devient pérenne

Plus récemment, j’ai constaté l’émergence d’une fusion plus avant-gardiste entre la musique, l’art et la défense de l’environnement. Par exemple, le Climate Music Project de San Francisco relie les gens à la science du climat et à l’action via la puissance émotionnelle de la musique ; il associe l’art et les connaissances dans une expérience visuelle et musicale guidée par la science, destinée à éduquer et motiver le public. Bien sûr, si vous parlez de fusion entre l’art et la science par l’intermédiaire de la musique, ne cherchez pas plus loin que le morceau de protestation environnementale superbement dérangeant, “From Green To Red », de l’artiste conceptuelle et musicienne Beatie Wolfe ; ce dernier se base sur 800 000 ans de données climatiques et nous permet de visualiser les taux de CO2 en constante augmentation. Le travail de Beatie a été présenté à l’échelle internationale lors de la Conférence de Glasgow de 2021 sur les changements climatiques, du Sommet des prix Nobel et de l’évènement South by Southwest.

Prémices d’une conversation

Tout cela me ramène à Ed Robertson et aux Barenaked Ladies. Il a eu la gentillesse de me consacrer quelques instants avant leur concert de San Diego ; nous avons parlé de son implication dans les questions environnementales et avons filmé notre entretien. En regardant le montage plus tard avec Tim Godwin, nous avons eu l’idée de créer une série de conversations avec d’autres artistes passionnés par un certain nombre de causes environnementales ou sociales.

Bien que cela m’ait semblé encore un peu intimidant, je me suis rendu compte que, comme le dirait Liam Neeson, j’ai des compétences très particulières… Qui pourraient se prêter à ces conversations. Avant de rejoindre Taylor, j’ai passé la majeure partie de ma carrière en tant qu’activiste et spécialiste des politiques forestières, dont 14 ans chez Greenpeace. Je suis la première personne depuis plus d’un siècle à avoir été condamnée pour un acte de sailormongering (historiquement, abordage illégal d’un bateau au port pour en débaucher les marins et les faire venir dans les bars ou les maisons closes ; loi américaine de 1872, dont la dernière application remontait à 1890 [NdT]). Je participais alors à une campagne qui permit de faire enfin figurer l’acajou à grandes feuilles dans l’Annexe II de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction). Ce n’est pas une blague, demandez à Google. J’ai travaillé comme garde forestier au Costa Rica, et j’ai été stagiaire au Bureau de la protection de l’environnement à la Maison Blanche. J’ai pris la parole devant les membres des Nations unies et j’ai été conseiller ONG dans des délégations américaines lors de conférences de ce même organisme. J’ai été élu dans plusieurs conseils d’administration et j’ai visité des forêts du monde entier. Accessoirement, j’ai aussi lu quelques livres. Alors, pourquoi n’en serai-je pas capable ? Je parle tout le temps aux gens de mes “trucs de développement durable”.

J’espère que vous apprécierez ma discussion avec Ed. J’ai hâte d’en avoir d’autres avec de nouveaux artistes à l’avenir et de vous faire part de ces conversations. Si vous suivez des musiciens qui font des choses intéressantes pour l’environnement, n’hésitez pas à nous en parler.

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Cela faisait quatre ans que je n’étais pas allé au Cameroun. Dans le cadre des responsabilités qui m’incombent avec l’Ebony Project de Taylor Guitars, j’y venais régulièrement pour rencontrer les membres de l’équipe au Congo Basin Institute et pour me rendre sur les sites du projet, où les villages participants plantent des ébènes et des arbres fruitiers. Ces voyages étaient également l’occasion de m’informer des dernières recherches scientifiques menées par le Dr Vincent Deblauwe et son équipe. Comme s’en souviennent les lecteurs de Wood&Steel, l’Ebony Project a été lancé en 2016 en vue de mener des recherches écologiques fondamentales et de planter des ébènes ainsi que des arbres fruitiers. Si vous souhaitez obtenir de plus amples informations à son sujet, vous pouvez consulter les rapports annuels sur l’état d’avancement à l’adresse crelicam.com/resources.

Après avoir atteint notre objectif initial (planter 15 000 ébènes en 2021), nous avions défini de nouveaux objectifs de plantation : d’ici fin 2026, nous voulions planter 25 000 arbres fruitiers et 30 000 ébènes supplémentaires. À ce jour, Bob Taylor a financé personnellement la quasi-totalité du projet. D’autres y ont contribué ; Taylor Guitars fournit d’ailleurs une grande partie de son soutien en nature.

Le 19 mars 2020, alors que Bob et moi nous préparions à un voyage de printemps au Cameroun, l’ensemble du personnel de l’usine d’El Cajon s’est vu assigné à résidence, sans préavis. La COVID-19 avait posé ses valises à San Diego ; les déplacements au Cameroun (et partout ailleurs) étaient proscrits. Trois ans plus tard, en février dernier, Bob et moi avons finalement pu nous rendre au Cameroun. Cependant, avant que l’heure du départ ne sonne, j’avais du mal à réaliser que je n’y étais pas allé depuis avril 2019. La pandémie a vraiment eu un impact sur ma perception du temps. Maintenant que je suis revenu, tout me semble plus concret. Le projet a pris de l’ampleur, et le fait de constater les changements a remis les choses en contexte sur le plan temporel. Je me disais donc que le moment était venu de vous donner les dernières nouvelles du projet.

Andy Allo, actrice, guitariste et compositrice-interprète camerouno-américaine, s’est jointe à nous lors de ce voyage. Fille d’un écologiste respecté, Andy est née et a grandi au Cameroun. Elle en était partie à l’âge de treize ans, et n’y était pas revenue depuis. Grâce au destin (ainsi qu’à son talent et à son travail acharné), Andy a pu jouer de la guitare dans le groupe New Power Generation de Prince. Elle a sorti plusieurs disques solo, et se produit dans la série télévisée Chicago Fire, la série Amazon Upload et Star Wars : The Bad Batch sur Disney+. Andy joue sur une Taylor. Quand elle a voulu en savoir plus sur ce que nous faisions au Cameroun, Tim Godwin (notre directeur des relations artistes) et moi-même nous sommes rendus à Los Angeles pour déjeuner en sa compagnie. Lorsque l’addition est arrivée, elle en était pleinement convaincue : elle nous accompagnerait lors de notre prochain déplacement. Au cas où vous en doutiez : c’est une fille géniale.

Quelque temps plus tard…

J’ai retrouvé Andy à l’aéroport à Paris, où nous nous sommes rejoints avant de prendre un vol pour Yaoundé (capitale du Cameroun) qui y atterrirait le même soir. Bob y était arrivé quelques jours plus tôt, car il souhaitait passer un peu de temps à la scierie Crelicam. Lui et le directeur de la scierie, Matt LeBreton, nous ont retrouvés une fois nos bagages récupérés. Il était minuit quand Andy et moi avons enfin senti sur notre peau l’humidité de l’air tropical. Andy, ayant passé son enfance au Cameroun, s’est facilement réacclimatée à l’atmosphère ; pour ma part, étant né et ayant grandi dans le Massachusetts… Je ne m’y ferai jamais. J’ai commencé à transpirer : j’étais de retour au Cameroun !

Rien qu’en 2022, 6 372 ébènes ont été plantées sur l’ensemble des sites du projet : au total, ce sont 27 810 arbres qui ont été repiqués.

Quelques jours plus tard, Bob, Andy et moi avons rejoint le Dr Vincent Deblauwe et son équipe. Nous avons roulé longtemps avant d’atteindre Somalomo, site d’une station de recherche du Congo Basin Institute à quelques pas du Dja, un cours d’eau. De l’autre côté se trouve la réserve de faune du Dja, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987. Sur la route menant à Somalomo, six villages participent dorénavant à l’Ebony Project. La dernière fois que je suis venu, il n’y en avait que trois. En outre, deux autres ont rejoint l’aventure de l’autre côté de la réserve du Dja, ce qui fait un total de neuf villages (en comptant Ekombité, une localité plus proche de Yaoundé). J’allais me rendre dans ces deux nouveaux villages une semaine plus tard, lors d’un autre déplacement ; à cet instant, je me concentrais sur l’endroit où je me trouvais, et où j’étais déjà venu plusieurs fois auparavant. Pour être honnête… J’étais frappé par l’évolution du projet.

Rien qu’en 2022, 6 372 ébènes ont été plantées sur l’ensemble des sites du projet : au total, ce sont 27 810 arbres qui ont été repiqués. L’an dernier, le projet a également permis de planter 5 402 arbres fruitiers. Ce jour-là, les pépinières du village regorgeaient de jeunes ébènes et fruitiers prêts à être plantés dans quelques mois, à la saison des pluies. Les villageois ont habilement démontré leurs compétences en matière de greffe d’arbres fruitiers : il s’agit d’une technique horticole pratiquée depuis des siècles pour multiplier des végétaux, mais introduite il y a seulement quelques années dans les villages concernés par le projet. Plusieurs des arbres fruitiers repiqués au début du programme donnaient à présent des fruits et permettaient de nourrir des gens. La promesse de centaines d’autres se profilait à l’horizon, peut-être dans quelques années seulement. Quelques années auparavant, j’avais assisté à la plantation de plusieurs ébènes ; certains spécimens étaient à présent aussi grands que moi, voire plus. Chaque participant au projet nous a dit que la plantation d’ébènes contribuait à clarifier le régime foncier local.

Bien que le régime de propriété foncière au Cameroun soit complexe, le gouvernement national pourrait – grâce au projet – reconnaître la propriété individuelle des arbres plantés par les participants au programme. Cette année, l’Ebony Project a mis en œuvre des livrets de sylviculture, qui ont été remis à l’ensemble des sites du projet ; cela contribue à documenter qui a planté quoi, où et quand. Ces livrets ne constituent pas de titre de propriété ; toutefois, ils offrent des preuves de propriété locale/coutumière et de reconnaissance formelle.

Un moment de réflexion

Dans l’ensemble, nous avons été extrêmement satisfaits de notre visite dans ces six villages. Quatre années s’étaient bel et bien écoulées. Cela ne faisait aucun doute. Pourtant, d’après moi, c’est la réaction de Bob qui a été la plus gratifiante à voir. Au cours des 11 années passées, Bob s’est rendu au Cameroun à d’innombrables reprises ; il a passé des centaines d’heures à la scierie Crelicam de Yaoundé. Cependant, c’était la première fois qu’il venait sur le terrain visiter les sites de l’Ebony Project. Ce qui n’était autrefois que purement théorique était à présent concret. Il avait payé la part du lion pour donner vie à ce projet, et il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour ne pas être ému par ce que nous avions sous les yeux.

Laver, rincer, recommencer

Quelques jours plus tard, nous étions tous de retour à Yaoundé. Le moment des douches et des lessives était venu. Bob allait rentrer à San Diego. Andy restait encore quelques jours, qu’elle allait consacrer à voir certains endroits et amis d’enfance, et à entrer en contact avec la scène musicale et artistique locale. De mon côté, je me préparais à me rendre vers une nouvelle zone du projet dans et autour de Zoébéfam, au sud-est de la réserve du Dja. Le projet n’était pas actif dans cette région la dernière fois où j’étais venu, mais un village connaissait déjà sa troisième année de plantation ; un autre en était à sa deuxième.

Quelques années auparavant, j’avais assisté à la plantation de plusieurs ébènes ; certains spécimens étaient à présent aussi grands que moi, voire plus.

Lors de ce déplacement, j’ai été rejoint par Virginia Zaunbrecher, de l’UCLA. Depuis le lancement de l’Ebony Project, Virginia et moi sommes régulièrement en contact. Elle et moi sommes les principales personnes-ressources entre Taylor Guitars et l’UCLA, qui supervise le Congo Basin Institute. Bien évidemment, Vincent nous a accompagnés. Il en a été de même pour ses trois chefs de projet : Jean-Michel Takuo, Zach Emanda et Josiane Kwimi, trois Camerounais diplômés en agroforesterie. Ils avaient intégré le projet après ma dernière visite, mais semblaient à présent bien expérimentés ; j’avais hâte de passer du temps avec eux au cours de ce qui promettait d’être un cadre plus calme et plus intimiste que le déplacement effectué quelques jours auparavant.

À mon arrivée dans la nouvelle zone du projet, j’ai été frappé de voir à quel point c’était différent… Mais à quel point c’était identique. C’est difficile à expliquer. La région semblait plus boisée. Moins de gens viennent de l’extérieur. Moins de projets internationaux ont fonctionné à cet endroit. Toutefois, à bien des égards, cela m’a rappelé ma présence dans la région de Somalomo cinq ans plus tôt, lorsque le projet a été mis en route pour la toute première fois. L’endroit semblait être une source d’inspiration, mais d’une fragilité extrême. Je ne pouvais qu’espérer que dans cinq ans, le projet se serait enraciné et qu’il aurait grandi comme dans les villages autour de Somalomo. Cependant, je savais que chaque région, chaque village, présentent des défis uniques. Certains villages sont bantous, et d’autres sont bakas. Cela relève de la politique, une composante que je commence à peine à saisir mais qui, heureusement, est bien appréhendée par l’équipe du projet. Certains villages bénéficient d’une participation active de nombreux membres de la communauté, tandis que d’autres voient quelques ambassadeurs faire le travail. Chaque village est confronté à des difficultés diverses en matière d’insécurité alimentaire, d’accès à l’eau, de soins de santé et d’éducation.

Nous avons dormi dans des tentes et cuisiné sur le feu. La nuit et au cours des trajets en provenance ou à destination des villages, l’équipe et moi avons parlé de l’Ebony Project : ce qui fonctionnait, ce qui était nécessaire, ainsi que les défis à venir quant à l’expansion vers de nouvelles localités. Après plusieurs années de négociations et d’attente (et plus encore), la première allocation d’une subvention quinquennale de 1 million de dollars du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) allait bientôt être versée, et l’Ebony Project pourrait être étendu à trois autres villages. Mais lesquels ? Et où ? Devions-nous nous déployer le long de la route près de Somalomo, du côté nord-ouest de la réserve du Dja, ou existait-il des possibilités de consolider notre position et de nous développer du côté sud-est, près de Zoébéfam ? Devions-nous tenter de lancer un nouveau groupe de projet à l’extrémité est de la réserve du Dja, à proximité de Lomié ? Chaque option présentait des avantages et des inconvénients, avec des considérations à prendre en compte en termes de financements, de logistique et de capacité du personnel. Il y avait matière à apprendre… Et matière à réflexion. J’étais reconnaissant d’avoir une équipe aussi talentueuse avec laquelle collaborer au Congo Basin Institute.

Quand je suis revenu à Yaoundé quelques jours plus tard, Bob et Andy étaient partis. La maison était vide. Vincent, Matthew, Virginia, Jean-Michel et moi avons rencontré des représentants du gouvernement camerounais, du FEM et du Fonds mondial pour la nature au sujet des fonds bientôt à notre disposition et de nos plans d’expansion pour le projet. Au cours des quelques prochains mois, l’équipe devra aviser. Je suis confiant.

Notre ingrédient secret ? La croissance lente et méthodique du projet, reflet de la philosophie toute en souplesse et en adaptabilité de Bob Taylor.

Notre ingrédient secret ? La croissance lente et méthodique du projet, reflet de la philosophie toute en souplesse et en adaptabilité de notre principal bailleur de fonds, Bob Taylor. Ce dernier a apporté au projet une mentalité de start-up axée sur l’activité qui a été essentielle à notre réussite. C’est la même approche que lui et Kurt ont employé pour faire grandir Taylor Guitars. En bref, si quelque chose ne fonctionnait pas, ils en parlaient et rectifiaient le tir. Quand quelque chose était trop complexe, ils cherchaient à faire plus simple. Malgré les contraintes considérables liées à la réception de fonds provenant d’une grande institution multilatérale comme le FEM, je suis confiant. Pratiquer cette nouvelle danse bureaucratique nous rendra plus forts et, je l’espère, nous préparera à nous développer de nouveau encore plus spectaculairement à l’avenir. Pour l’instant, notre objectif est de planter 25 000 arbres fruitiers et 30 000 ébènes supplémentaires d’ici la fin de l’année 2026, et d’intégrer au projet trois autres villages. Vincent publiera bientôt un nouvel article de recherche original et relu par des pairs, dont j’espère pouvoir vous parler d’ici quelques mois. De plus, quelque chose me dit que nous n’avons pas fini d’entendre parler d’Andy Allo et de l’Ebony Project…

En 2021, j’ai rédigé un article dans Wood&Steel intitulé « Ebony Project : Passage à la Phase 2 ». J’y rêvais d’un jour où l’Ebony Project s’étendrait au-delà de la réserve du Dja, dans tout le sud du Cameroun, et un jour encore dans une région du nom de Tridom, une vaste zone comprenant des parties du sud du Cameroun, du Gabon et un petit morceau de République centrafricaine. J’en rêve toujours, bien que ma compréhension des nécessités soit à présent un peu plus réaliste. Mais cela n’est pas impossible. Le plan fonctionne. Notre équipe est peu nombreuse, mais ses membres sont exceptionnels. Et cela, je l’espère encore et toujours, fera l’objet d’un prochain numéro de Wood&Steel !

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Après avoir récemment assisté à la conférence internationale de la convention CITES au Panama, Scott Paul explique dans quelle mesure l’attention croissante accordée aux espèces d’arbres pourrait avoir un impact sur l’avenir des instruments de musique.

À la mi-novembre 2022, Bob Taylor et moi-même nous sommes rendus à Panama City, au Panama, pour assister à la 19e session de la Conférence des Parties (CdP) de la convention CITES, qui s’y déroulait du 14 au 25 novembre. Je vous ai déjà parlé de la CITES (acronyme de Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Fauna and Flora, Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction). Événement se tenant environ tous les trois ans depuis 1976, cette conférence a été mise en place pour permettre de veiller à ce que le commerce international n’entraîne pas de conséquences néfastes sur les espèces animales et végétales concernées. Taylor Guitars assiste régulièrement aux sessions de la CITES depuis 2016, ce qui coïncide à peu près avec l’attention plus soutenue que l’entreprise accorde aux espèces d’arbres.

À quelques exceptions près, le secteur des instruments de musique ne se sert que d’une infime partie des espèces de bois commercialisées à l’échelle mondiale ; toutefois, de nouvelles politiques et restrictions convenues lors des sessions de la CITES ont une incidence sur tous les acteurs de ce marché, qu’ils soient petits ou grands. En outre, aucun produit fini en bois ne traverse davantage les frontières internationales que les instruments de musique. Il est donc juste de dire que les décisions prises à la CITES peuvent avoir un impact aussi important sur les fabricants d’instruments et les musiciens que sur n’importe qui d’autre. La question est devenue suffisamment épineuse pour que Bob Taylor veuille venir avec moi au Panama. Il souhaitait être aux premières loges pour voir comment cette convention – autrefois obscure – pouvait avoir un impact aussi conséquent sur notre secteur. (J’ai déjà abordé ce point à dans le numéro d’automne 2019 / Vol. 95 de Wood&Steel.)

De nombreux observateurs soulignent que la CITES semble être de plus en plus concernée par la conservation des espèces, et de moins en moins par leur commerce. Je ne peux pas être juge et partie, mais au fond de moi, c’est ce que je ressens. Toutefois, les temps changent. La planète est en train de perdre des forêts intactes, le changement climatique est concret et, bien que cela soit passé relativement inaperçu, la population mondiale a atteint huit milliards de personnes lors du deuxième jour de la conférence, alors que la superficie de notre Terre ne semble pas s’être développée. Le monde est bien différent de ce qu’il était en 1976, et les gouvernements emploient les outils à leur portée pour faire face à une crise environnementale mondiale.

À Panama City, la salle était comble : elle accueillait des représentants de 184 pays qui se débattaient avec des centaines de questions allant des procédures parlementaires (comme l’adoption et le perfectionnement des règles, de l’éthique et des coutumes qui régissent la convention elle-même), en passant par la surveillance et le contrôle de la liste sans cesse croissante d’espèces animales et végétales ajoutées à la Convention. Des débats ont même porté sur l’extension éventuelle du mandat de la CITES au-delà d’une approche spéciste et ce, afin que la convention prenne en compte l’impact du commerce international sur l’écosystème au sens plus large (c’est-à-dire, les forêts). Étaient également présents des représentants de diverses agences des Nations unies et de leurs institutions spécialisées, des organismes intergouvernementaux, des organisations non gouvernementales et des membres du secteur privé. Dans un coin du fond de la salle, il y avait une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Taylor Guitars ».

Au Panama, un nombre record d’espèces d’arbres commercialisées ont été ajoutées à la convention ; cela veut dire qu’il sera nécessaire de documenter et surveiller davantage ces essences pour en faire le commerce. Ont été listés à l’Annexe II et bénéficient de l’annotation n° 17 les bois suivants : tabebuia (Handroanthus, Roseodendron et Tabebuia), afzelia quanzensis (Afzelia), cumaru (Dipteryx), padouk (Pterocarpus) et khaya (Khaya spp). Taylor Guitars n’emploie aucun de ces bois, bien que quelques fabricants de guitares utilisent du khaya. En vertu de l’annotation n° 17, les importateurs de khaya devront désormais se conformer aux exigences de la CITES en matière de déclarations ; toutefois, ces formalités seront inutiles pour qu’une guitare en khaya traverse les frontières internationales.

La planète est en train de perdre des forêts intactes, le changement climatique est concret et, bien que cela soit passé relativement inaperçu, la population mondiale a atteint huit milliards de personnes lors du deuxième jour de la conférence.

Dans le cadre d’une prise de position politique, Taylor Guitars soutient pleinement l’inscription de ces espèces sur la liste. Si la CITES estime que le commerce international de toutes ces espèces mérite une surveillance accrue pour en garantir la survie, nous sommes heureux de nous conformer à toute procédure ou déclaration nécessaires à l’import légal (et éthique) du bois dont nous nous servons pour fabriquer des guitares. Nous comprenons également qu’à un moment donné, il est possible que le commerce international de certaines espèces soit totalement abandonné. Nous l’acceptons. Cependant, nous pensons que la Convention s’aventure en terrain inconnu alors qu’elle se penche plus sérieusement sur le commerce des produits forestiers, comme elle doit dorénavant le faire.

Les représentants du secteur de la musique doivent être présents pour aider les décideurs à comprendre les conséquences de leurs décisions. Pendant la majeure partie de ses presque 50 années d’existence, la CITES s’est principalement concentrée sur les animaux. Jusqu’à récemment, les débats portant sur les espèces végétales se faisaient plutôt en coulisses. Mais tout cela est en train de changer, et rapidement. Comme un délégué l’a dit il y a quelques années, « Le palissandre, c’est le nouvel éléphant ». Il est évident qu’encore plus d’espèces seront inscrites dans trois ans, lors de la CdP20, et encore davantage trois années plus tard, pendant la CdP21. Il semble logique de se dire que parmi elles figureront des espèces dont nous nous servons pour fabriquer des instruments de musique. Nous nous préparons à un monde à l’évolution rapide, et le fait d’assister à des rencontres comme celle-ci nous permettra de faire la différence entre les faits et les opinions. Pour citer Mark Twain, « Ce n’est pas ce que vous ne savez pas qui vous pose des problèmes, mais c’est ce que vous savez avec certitude et qui n’est pas vrai. »

Comme un délégué l’a dit il y a quelques années, « Le palissandre, c’est le nouvel éléphant ».

Pleins feux sur le pernambouc

Le pernambouc (Paubrasilia echinata), réputé depuis longtemps comme le bois parfait pour la création d’archets destinés aux instruments à cordes frottées, était de loin le plus gros problème concernant les instruments de musique lors de la CdP19. Ce n’est pas un bois que l’on emploie traditionnellement pour construire des guitares. Cet arbre est endémique de la forêt atlantique du Brésil, une région écologique qui longe le littoral sud-est de l’Amérique du Sud et abrite par ailleurs le palissandre de Rio (Dalbergia nigra) — la seule espèce d’arbre actuellement inscrite à l’Annexe I de la CITES, et dont le commerce n’est autorisé que dans des circonstances exceptionnelles. La proposition-phare de la CdP était d’inscrire également le pernambouc à l’Annexe I.

Une histoire de colonisation et de coupe des forêts

Les Portugais débarquèrent pour la première fois sur le littoral brésilien en 1500, lorsqu’une flotte commandée par Pedro Álveres Cabral jeta l’ancre dans ce qui est aujourd’hui Porto Seguro. À cette époque, on estime que la forêt atlantique avait une superficie de 1 000 000 à 1 500 000 km², et qu’elle s’étendait sur une distance inconnue à l’intérieur des terres. Cependant, le littoral fut l’endroit où les Européens s’installèrent en premier ; quelques siècles d’exploitation forestière et de conversion en terres d’agriculture, d’élevage et de colonisation peuvent faire des ravages, même sur la plus imposante des forêts. On estime à ce jour qu’il ne reste plus que 7 % de la forêt originelle. Bien entendu, cette situation n’est pas propre qu’au Brésil. C’est l’histoire de la civilisation occidentale : coloniser, soumettre, défricher les terres et utiliser les ressources pour se loger, se nourrir, commercer et se défendre. Jadis, l’Islande accueillait des forêts de séquoias, de magnolias et de sassafras, mais ces espèces commencèrent à disparaître lorsque les Vikings y accostèrent plus d’un millénaire auparavant. De nos jours, l’Islande n’est pas vraiment célèbre pour ses forêts !

En Angleterre, l’archidiacre et géographe Richard Hakluyt, cherchant à obtenir une charte royale afin d’établir des colonies britanniques en Amérique du Nord, justifia sa proposition en se fondant sur le grand nombre d’arbres qui y seraient découverts, argumentant que les colons pourraient immédiatement se mettre au travail. À cette époque, l’île britannique, regorgeant elle-même autrefois de chênes et de feuillus au sud, et de conifères au nord, avait au fil des siècles grandement converti ses forêts en pâturages et en fermes ; d’autres forêts avaient été abattues pour alimenter les forges, faire fondre du cuivre ou fabriquer du sel. Sans oublier le bois nécessaire à la construction navale ! À l’ouest, de l’autre côté de l’océan, les territoires déjà exploités par l’Espagne et le Portugal (plus au sud) offraient un approvisionnement inépuisable en arbres, soutenait Hakluyt. Quelques centaines d’années après que le roi Jacques Ier eut accepté la proposition de Hakluyt, soit à la fin du XIXe siècle, le gouvernement américain se trouva de plus en plus préoccupé par la perte de ses forêts orientales en raison de la colonisation, de la conversion agricole, de l’exploitation forestière et de l’émergence du secteur de la fabrication des pâtes et papiers.

Voilà où je veux en venir : historiquement parlant, ce qui s’est passé pour la forêt atlantique du Brésil est davantage la règle que l’exception. La disparition de la forêt n’est pas due à l’utilisation de pernambouc par les fabricants d’archets ou de palissandre par les luthiers ; toutefois, pendant près de 100 ans, des guitares ont été fabriquées à partir de palissandre de Rio, et durant plus de 200 ans, des archets en pernambouc ont été employés par des musiciens professionnels ou chevronnés d’instruments à cordes frottées. De tels archets traversent les époques et peuvent avoir de nombreux propriétaires sur plusieurs générations. Les artistes choisissent souvent des archets de plus en plus perfectionnés au fur et à mesure que leur carrière progresse ; ainsi, les archets changent régulièrement de mains. De nos jours, il en existe des centaines de milliers (personne ne connaît véritablement leur nombre), et seul un œil bien averti peut distinguer un archet fabriqué à une période plutôt qu’à une autre. Il faut surtout garder à l’esprit – en tout cas en ce qui concerne un contexte réglementaire tel que celui de la CITES – qu’aucun contrôle n’a jamais été effectué sur des archets finis. Pendant des centaines d’années, ils ont simplement existé et ont été transmis de musicien en musicien. La documentation les concernant est rare, et leur provenance est souvent basée sur la tradition orale ; en effet, personne n’a pensé à demander les papiers officiels, et peu de gens les ont conservés.

Un moment et un endroit pas si lointains

Personne ne peut le contester : les vestiges de la forêt atlantique font partie des forêts mondiales les plus diversifiées et riches sur le plan biologique. Ce qui reste abrite toujours un nombre étonnamment élevé d’espèces, qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre. Toutefois, cette ancienne plus grande écorégion accueille aujourd’hui l’immense majorité de la population, de l’industrie et de l’économie du Brésil. Les principaux facteurs de la perte forestière sont liés à l’agriculture (principalement la canne à sucre et le café), l’expansion urbaine, l’élevage du bétail et les plantations d’eucalyptus.

L’inquiétude relative au sort de la forêt atlantique n’est pas nouvelle. En 1967, le gouvernement brésilien interdit les exportations de grumes de palissandre de Rio (Dalbergia nigra), mais continua à autoriser les expéditions de ce bois sous sa forme sciée. Le palissandre de Rio offre un superbe bois parfumé, prisé sur les marchés européens au début du XIXe siècle et employé dans une vaste gamme de produits, notamment dans les domaines de l’ameublement et de l’ébénisterie. En 1992, quelques mois avant que le Brésil n’accueille le Sommet de la Terre des Nations unies à Rio de Janeiro, le gouvernement proposa l’inscription de l’espèce à l’Annexe I de la CdP8 de la CITES à Kyoto, la retirant ainsi du commerce international. Jusque-là, aucune espèce de bois notable commercialisée n’avait jamais été inscrite auparavant, et encore moins à l’Annexe I. Il s’agissait d’un geste judicieux pour le pays-hôte, à la veille de ce qui allait devenir la plus grande conférence sur l’environnement de l’histoire.

Il a fallu attendre 1997 pour que les Nations unies reconnaissent pour la toute première fois l’existence de l’exploitation forestière illégale.

L’inscription a marqué d’une pierre blanche l’histoire de la conservation, pour la CITES en particulier. Toutefois, regardons la vérité en face : pour diverses raisons, la mise en application de cette inscription a été laxiste pendant un certain temps (des mois, des années, voire jusqu’à une décennie selon qui est votre interlocuteur). Il semble que la plupart des agences gouvernementales et des secteurs concernés aient largement ignoré la liste et que pendant une période donnée, le commerce se soit majoritairement poursuivi comme auparavant. Au lendemain de l’inscription, c’était quelque peu compréhensible. C’était avant l’avènement d’Internet, et la nouvelle de la liste s’est répandue de manière inégale. En outre, plusieurs gouvernements ont mis en doute la pertinence de la CITES pour aborder cette question. C’était bien la première fois que quelque chose de ce genre arrivait. Les agents des douanes n’étaient pas formés pour identifier des espèces de bois spécifiques. Les factures mentionnaient rarement les noms scientifiques, et personne n’avait jamais demandé à voir un document de la CITES pour le bois auparavant. À tort ou à raison, c’était une autre époque.

Tant à la CdP8 (lorsque le palissandre de Rio fut inscrit à la liste) qu’à la CdP9, trois ans plus tard, des propositions d’inclusion d’autres espèces de bois commercialisées à la liste fut présentées, la plupart devant être retirées ou ayant été rejetées après d’âpres discussions. En particulier, des soumissions concernant le ramin (un certain nombre d’arbres feuillus poussant dans les marécages du sud-est de l’Asie) et l’acajou furent contestées. Les discussions portèrent en grande partie sur le fait de savoir si la CITES était un forum approprié pour aborder les espèces de bois commercialisées ; plusieurs gouvernements faisaient valoir qu’il était préférable de débattre de cette question au niveau national.

Dans son livre L’Évolution de la CITES (2011), Willem Wijnstekers, secrétaire général de la CITES de 1999 à 2010, cite un « manque de motivation » et un « manque d’intérêt généralisé pour la conservation végétale » à l’époque. Cette opinion subsista dans de nombreux esprits avant la CdP12 de Santiago, au Chili ; en effet, le sujet commençait à prendre de l’ampleur à la suite d’une campagne de Greenpeace, dans laquelle l’organisation révélait des inégalités dans le commerce de l’acajou et faisait des affirmations étayées par le gouvernement brésilien. C’est une période dont je me souviens bien, car je faisais partie d’une équipe de Greenpeace présente au Brésil pour documenter ce dossier. En 2002, lors de la CdP12, la CITES vota pour la mention de l’acajou à grandes feuilles sur l’Annexe II, marquant ainsi l’inscription la plus spectaculaire depuis le palissandre de Rio dix ans auparavant.

Jadis, l’Islande accueillait des forêts de séquoias, de magnolias et de sassafras, mais ces espèces commencèrent à disparaître lorsque les Vikings y accostèrent plus d’un millénaire auparavant. De nos jours, l’île n’est pas vraiment réputée pour ses étendues sylvestres !

Pour avoir une vision encore plus large, gardez à l’esprit que ce n’est qu’au cours des quelques dernières décennies que des efforts concertés, visant à apporter une plus grande transparence au commerce à plus grande échelle des produits forestiers, ont véritablement commencé. Il a fallu attendre 1997 pour que les Nations unies reconnaissent pour la toute première fois l’existence de l’exploitation forestière illégale ; ce n’est qu’en 2008 que les États-Unis ont amendé le Lacey Act, transformant en crime l’importation de bois ayant été obtenu illégalement. (Des législations similaires ont rapidement suivi en Australie, en Union européenne, au Japon et en Chine.) Je me souviens très bien d’avoir assisté en 2010 à une conférence sur le crime environnemental au siège mondial d’Interpol, à Lyon, en France. Le thème central était « Le crime environnemental est un crime ». Rétrospectivement, ce slogan semble un peu triste, mais à cette époque, les crimes impliquant des ressources naturelles étaient rarement pris au sérieux au sein de la communauté plus vaste des politiques et de l’application des lois.

Pendant ce temps, lors de la CdP19 au Panama

Tout au long de la CdP, les conversations autour du pernambouc ont été houleuses. Enflammant les passions, une enquête active impliquant le respect des lois brésiliennes et américaines est actuellement en cours : elle pourrait mettre au jour une activité illégale dans le commerce du pernambouc. Bien sûr, personne ne pouvait en parler tant que l’action coercitive était en cours. Mais la tension était palpable. Vous pouviez la sentir en permanence.

Au Panama, tout le monde semblait frustré. Au départ, le pernambouc avait été inscrit à l’Annexe II de la CITES en 2007, mais depuis, la dégradation de la forêt atlantique s’est poursuivie, à l’instar des autres forêts du monde entier. En fin de compte, la CITES a consenti à conserver le pernambouc sur l’Annexe II, mais elle a révisé son annotation réglementaire (annotation n° 10) afin d’exiger des permis CITES sur tous les produits en pernambouc (y compris les archets finis) quand ils quittent le Brésil pour la toute première fois. Après cela, les instruments de musique, les pièces et les accessoires en pernambouc seront exempts de permis CITES.

Une nouvelle série d’actions connexes ont également été définies ; elles seront débattues, suivies et, dans certains cas, volontairement adoptées par les Comités et les Parties de la CITES au cours des trois années suivantes en vue de la prochaine CdP, où leur question sera à nouveau soulevée. Les recommandations portent notamment sur l’examen des systèmes permettant de documenter la légalité des archets et des stocks de pernambouc, d’authentifier le bois cultivé dans les plantations et d’appuyer le renforcement des capacités pour les efforts de mise en application et de conservation au Brésil et entre les Parties. Tout cela est assez juste, et les représentants des facteurs de violons et d’archets, ainsi que les orchestres de tournée qui assistaient à la session, ont soutenu ces mesures.

La décision était un compromis qui laissera du temps aux gouvernements pour comprendre l’ensemble des conséquences que les nouvelles restrictions bien intentionnées de la CITES pourraient avoir. Peut-être que les négociateurs du gouvernement se sont souvenus de l’annotation sur le palissandre rédigée à la hâte lors de la CdP17 en 2016, qui causa un tel chaos dans le domaine des instruments de musique qu’elle dût être amendée trois ans plus tard lors de la CdP18. Peut-être que certains se sont souvenus des paroles de Mark Twain. Je ne peux qu’émettre des hypothèses. Il semble pourtant évident que sur le plan politique, les questions des végétaux sont dorénavant traitées avec le même degré de priorité que celles des animaux au sein de la CITES. (Souvenez-vous de ce que mon collègue disait : « Le palissandre, c’est le nouvel éléphant ».) C’est une bonne chose.

Cependant, en ce qui concerne les déplacements internationaux quotidiens et les mouvements transfrontaliers des espèces inscrites à la CITES, un instrument de musique n’est pas un éléphant. (Je n’ai jamais vu quelqu’un transporter un éléphant pendant que j’attendais que mon passeport soit tamponné par un agent des douanes à l’aéroport.) La fréquence des déplacements transfrontaliers des instruments de musique ne fera qu’augmenter en raison de la facilité relative avec laquelle nous voyageons, la portabilité et la popularité des instruments, et le fait que vendre une guitare à l’autre bout du monde soit aussi simple que de la céder à quelqu’un habitant de l’autre côté de la rue. Concluons simplement sur ces quelques mots : il me semble que l’avenir des instruments de musique sera à jamais lié à la CITES, et il importe que les deux parties se comprennent mieux.

Scott Paul est le Directeur de la pérennité des ressources naturelles.

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Alors que l’initiative concernant le bois urbain de Taylor se développe pour accueillir l’eucalyptus sideroxylon (red ironbark en anglais), Scott Paul revient sur la raison de la prolifération de cette espèce en Californie ainsi que sur la valeur de notre travail avec West Coast Arborists.

Taylor Guitars a tout d’abord intégré le bois urbain à sa gamme de produits lors du NAMM 2020 avec la sortie de la 324ce Builder’s Edition, qui recevait un dos et des éclisses en Urban Ash (mieux connu sous le nom de frêne mexicain ou Fraximus udhei). À notre connaissance, cette espèce particulière de frêne n’avait jamais été employée en tant que bois de lutherie auparavant… en tout cas, pas sur un modèle qui lui était spécifiquement consacré. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, cet arbre endémique du Mexique et de certaines régions d’Amérique centrale a été planté à grande échelle dans l’infrastructure urbaine en développement de Californie du Sud. Considéré comme un excellent arbre d’ombrage, on le repique encore couramment de nos jours.

Nous nous approvisionnons en Urban Ash auprès de West Coast Arborists, Inc. (WCA) qui, outre la plantation et l’entretien d’arbres dans tout l’État, les abat quand cela lui est demandé par les municipalités auprès desquelles il œuvre. WCA est notre arboriste local, ici, à El Cajon, où se trouve l’usine Taylor. Toutefois, l’entreprise propose également ses services dans les communautés de tout le Golden State, voire même dans certaines régions d’Arizona.

Quand nous avons sorti la 324ce BE, le contexte de cet ancien « arbre d’ornement » a fait vibrer la corde sensible chez de nombreux musiciens. Toutefois, indépendamment de son origine, l’Urban Ash a été plébiscité par les critiques en tant que bois de lutherie. Bob Taylor a même surnommé l’Urban Ash « l’acajou de Californie du Sud », et Andy Powers y fait référence comme le golden retriever des bois de lutherie : en effet, « coupez-le, poncez-le, pliez-le, collez-le, teintez-le… Il ne cherche qu’à vous plaire. » Andy l’aime tellement qu’il en équipe d’ailleurs plusieurs modèles dédiés différents. C’est un excellent bois, et son approvisionnement est responsable.

Pour coïncider avec la sortie originelle de la 324ce BE, j’avais rédigé une chronique (« Les arbres qui cachent la forêt urbaine », W&S Vol. 96) afin de tenter de décrire l’intérêt de Taylor envers les bois urbains, la nécessité plus pressante de créer une économie pour ce type de bois et, au final, l’importance d’entretenir et de développer la couverture forestière citadine dans les villes du monde entier. Dans cet article, je me remémorais la journée au cours de laquelle j’avais emmené Bob, Andy et une partie de l’équipe Taylor visiter l’une des cours de tri de bois de WCA, à proximité d’El Cajon. C’est à cet endroit que les arboristes déposent les arbres qu’ils ont abattus dans les agglomérations des comtés de San Bernadino et de Riverside.

Pat Mahoney fonda WCA en 1972. Quelque 45 ans plus tard, son fils « Big John » Mahoney, un personnage plus vrai que nature (dont les talents regroupent notamment de se faire pousser une barbe des plus fournies et de créer des sculptures à la tronçonneuse), convainquit son père d’acheter une scie portable pour l’entreprise. Big John et un autre employé de WCA, Jason Rose (ami de John depuis le CP), poussèrent l’entreprise à faire évoluer son programme existant de recyclage de bois ; outre son initiative de transformation en combustible, le projet se servait des rondins réutilisables pour fabriquer des bancs en bois à partir d’arbres urbains recyclés. Les efforts ainsi fournis réduiraient encore davantage les frais d’élimination en transformant les anciens arbres urbains, lorsque cela était possible, en bois d’œuvre brut ou en planches aux bords bruts et ce, afin de les proposer à la vente au grand public. Ils rebaptisèrent leur initiative « Street Tree Revival » et commencèrent à trier le bois entrant en diverses catégories : pour le bois de chauffe, comme auparavant, mais à présent également à des fins de transformation en rondins ou en planches. Parfois, quand le cœur lui en disait, Big John mettait de côté un arbre spécifique afin d’alimenter sa passion pour la sculpture à la tronçonneuse.

Au moment où Bob et Andy se tenaient dans l’une des cours de tri de WCA pour la première fois, les membres de Street Tree Revival triaient de gros rondins de bois prometteurs par espèce et scellaient leurs extrémités pour les empêcher de craquer. Ils possédaient une Wood-Mizer portable ainsi qu’une collection de tronçonneuses. Bob et Andy se rapprochèrent immédiatement de certaines piles de rondins et identifièrent rapidement plusieurs espèces intéressantes (en théorie) pouvant être employées pour des pièces de guitare.

Quelques jours plus tard, des échantillons furent coupés et apportés dans l’atelier d’Andy pour une évaluation plus approfondie. Le frêne mexicain (le fameux « golden retriever ») fut la première espèce à intégrer une gamme dédiée de guitares Taylor. Nous avons à présent le plaisir de vous en présenter une autre ! Après une analyse plus poussée, Andy a sélectionné l’eucalyptus sideroxylon, une espèce que nous appelons Urban Ironbark, pour le dos et les éclisses de la série 500 de Taylor, récemment repensée.

Un peu plus loin dans cette édition, Jim Kirlin aborde avec Andy certaines des vertus sonores de l’Urban Ironbark ainsi que les multiples raisons, du point de vue d’un luthier, pour lesquelles Andy aime ce bois. Pour ma part, je voudrais saisir l’occasion de vous donner les dernières informations sur l’utilisation de plus en plus conséquente de bois urbain par Taylor, afin de souligner à nouveau l’importance de l’entretien et du développement de la canopée urbaine. Toutefois, je souhaiterais principalement vous présenter l’eucalyptus.

Tout sur l’eucalyptus

Il existe plus de 700 espèces d’eucalyptus dans le monde, la plupart étant endémiques d’Australie. On trouve cependant des spécimens natifs dans les îles proches de Nouvelle-Guinée et d’Indonésie. De nos jours, l’eucalyptus est l’arbre le plus planté dans le monde, avec près de 30 à 40 espèces cultivées dans le secteur de la foresterie commerciale dans plus de 100 pays. Ces arbres poussent rapidement et produisent de la pulpe et du bois de qualité. Certaines espèces sont également utilisées pour fabriquer des teintures colorées qui se lient chimiquement bien à d’autres matériaux, tels que la soie et la laine. De plus, après avoir été séchées, broyées et distillées, les feuilles à la forme ovale distinctive de certaines espèces produisent une huile employée dans les carburants, les parfums et les répulsifs contre les insectes.

Eucalyptus is the most widely planted tree species in the world.

Être l’espèce de bois la plus plantée dans le monde ne va cependant pas sans controverse. Dans les années 1990, on a par exemple vu apparaître de plus en plus de grandes plantations d’espèces améliorées d’eucalyptus, en particulier dans les tropiques. La nécessité de convertir de vastes régions de forêts natives et de prairies, perturbant les écosystèmes et soulevant des inquiétudes quant à la perte de biodiversité, faisait polémique. Pour compliquer davantage les choses, cela fait longtemps que de tels projets servent à des fins d’enrichissement et d’influence territoriale et ce, en s’accaparant les terres traditionnelles des peuples autochtones et indigènes.

Taylor Guitars s’approvisionne en eucalyptus sideroxylon de Californie du Sud auprès de notre partenaire West Coast Arborists. L’arbre est natif de l’intérieur désertique sec de l’est de l’Australie et, même en termes de normes pour l’eucalyptus, il est considéré comme étant particulièrement bien adapté aux conditions contraignantes. À maturité, l’arbre peut atteindre de 9 à 24 mètres de hauteur. Son écorce distinctive est sombre et épaisse ; elle peut être grise, marron ou noire. Il s’agit de l’une des rares espèces d’eucalyptus à ne pas perdre son écorce. L’arbre produit également des fleurs pouvant être jaune clair, roses ou rouges. Prises toutes ensemble, ces caractéristiques ont fait de l’eucalyptus sideroxylon l’un des arbres de prédilection des développeurs tout comme des urbanistes.

Eucalyptus is now so prolific in California that it has become as iconic to the landscape as the palm tree, another largely non-native tree.


L’eucalyptus a été tout d’abord introduit en Californie en tant que culture commerciale lors de la ruée vers l’or des années 1850, lorsque que l’Ouest américain s’attendait à une pénurie de bois. Les fermiers furent encouragés à planter de l’eucalyptus, car on leur avait promis des bénéfices significatifs en moins de 30 ans. À l’aube du XXe siècle, le rêve d’un marché de l’eucalyptus en Californie s’était étiolé ; en effet, les Américains, habitués à l’épicéa de Douglas et au séquoia centenaires, n’étaient pas impressionnés par ces imports australiens relativement jeunes. Ainsi, des milliers d’hectares ne furent pas abattus. Laissés à l’abandon, les arbres ont prospéré sur le littoral californien et ce, grâce à son climat méditerranéen : de la pluie en hiver et des sécheresses estivales semblables à celles d’Australie.

Aujourd’hui, on trouve près de 250 espèces différentes d’eucalyptus en Californie. Elles ne sont plus plantées à des fins commerciales, mais servent de brise-vent le long des grandes routes et des terres agricoles, ou encore d’arbres d’ombrage ou d’ornement dans les villes et les jardins. Entre les restants naturalisés des plantations anciennes et les efforts de plantation urbaine actuellement déployés, l’eucalyptus est à présent si prolifique qu’il est devenu aussi emblématique du paysage californien que le palmier, un autre arbre non endémique très répandu.

Arbres urbains et bois urbain

Si l’on cesse de se pencher spécifiquement sur l’eucalyptus et que l’on se consacre à la canopée urbaine à plus grande échelle, son importance ne peut pas être sous-estimée. De plus en plus de preuves viennent l’avérer, qu’il s’agisse de la quantité de dioxyde de carbone que les arbres absorbent ou de leur rôle dans le rafraîchissement de la température de l’air grâce à l’ombre qu’ils offrent et l’évaporation, ce qui réduit l’utilisation d’énergie de manière quantifiable. La canopée forestière urbaine améliore aussi significativement la qualité de l’eau en atténuant le ruissellement des pluies et les inondations, ainsi qu’en faisant barrage aux vents violents et en réduisant l’impact sonore. Les arbres filtrent la pollution de l’air et fournissent un habitat important pour les oiseaux chanteurs et d’autres espèces de faune. Outre ces avantages environnementaux et économiques, de plus en plus d’éléments tangibles démontrent que les arbres urbains offrent une myriade de bénéfices sur le plan social, notamment une meilleure santé mentale et une cohésion communautaire améliorée.

Nous savons tous que nous devons développer et diversifier la canopée urbaine ; toutefois, les arbres sont des êtres vivants, et comme tous les êtres vivants, ils meurent. Pour d’innombrables raisons (dommages liés à une maladie, invasion de nuisibles, sécurité publique, construction et développement, etc.), les arbres urbains sont abattus. Ainsi, bien qu’il soit impératif de développer la canopée urbaine, un nombre plus conséquent d’arbres signifie également une cadence de plantation plus soutenue, et donc plus de spécimens en fin de vie à l’avenir. C’est mathématique. Ainsi, de plus en plus de gens dans le monde recherchent des moyens de transformer des arbres urbains en fin de vie en des produits à haute valeur ajoutée, pouvant soutenir le reverdissement de nos infrastructures citadines et de soulager la pression exercée sur les forêts partout ailleurs.

Autre excellent exemple d’entreprise présente sur tout le territoire et proposant au grand public du bois urbain : Room & Board et son initiative Urban Wood Project, qui fabrique de superbes meubles à partir de bois urbain provenant de Baltimore, Minneapolis, Detroit et Sacramento. La société est actuellement en train d’explorer d’autres opportunités aux États-Unis afin d’étoffer sa collection de bois urbain à l’avenir.

Notre partenariat avec West Coast Arborists nous offre un stock inédit et prometteur de bois de lutherie de qualité et ce, afin de construire les guitares du futur. Bien que l’histoire derrière le bois urbain soit captivante – et je dirais même responsable sur le plan environnemental et social –, nous n’investirions pas dans ce domaine si cela n’était pas pertinent pour notre activité sur le long terme. Produire une série limitée de guitares « écolo » pour faire semblant de nous soucier de l’environnement ne nous intéresse pas. Le bois, c’est du bois, quelle que soit son origine. Nous avons besoin de qualité, de quantité et de prévisibilité pour que cela fonctionne. Croyez-moi, en l’état actuel des connaissances d’Andy, ce dernier préfèrerait construire des guitares à partir d’Urban Ash et d’Urban Ironbark, quelle que soit leur provenance, tant que leur approvisionnement est responsable.

Une dernière réflexion : le bois urbain provenant de Californie est toujours plus onéreux que du bois issu de chaînes d’approvisionnement existantes et bien établies, même s’il vient de l’autre bout du monde. Comme Bob Taylor aime à le dire : “Dans 10 ans, nous serons contents de l’avoir fait.”

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Développement durable

Des changements rapides chez Taylor Guitars

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Au sein d’un paysage évoluant rapidement, l’innovation et l’adaptation sont plus importantes que jamais.

Taylor Guitars a tout d’abord intégré le bois urbain à sa gamme de produits lors du NAMM 2020 avec la sortie de la 324ce Builder’s Edition, qui recevait un dos et des éclisses en Urban Ash (mieux connu sous le nom de frêne mexicain ou Fraximus udhei). À notre connaissance, cette espèce particulière de frêne n’avait jamais été employée en tant que bois de lutherie auparavant… en tout cas, pas sur un modèle qui lui était spécifiquement consacré. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, cet arbre endémique du Mexique et de certaines régions d’Amérique centrale a été planté à grande échelle dans l’infrastructure urbaine en développement de Californie du Sud. Considéré comme un excellent arbre d’ombrage, on le repique encore couramment de nos jours.

J’avais auparavant assisté à la Conférence des parties (Conference of Parties ; CoP) de 2019 qui s’était tenue à Genève, en Suisse. Lors de cette rencontre de la CITES, un groupe informel de délégués du secteur des instruments de musique était parvenu à exercer une pression pour modifier le statut du palissandre et ce, afin de permettre aux instruments de musique achevés, aux pièces et aux accessoires en palissandre d’être exemptés d’une demande de permis CITES. (Pour de plus amples informations sur l’histoire et la résolution de l’inscription du palissandre sur la liste de la CITES, veuillez consulter notre article « Les instruments de musique en palissandre exempts d’une demande de permis CITES » dans le Vol. 95 de W&S, Automne 2019.).

Dans 10 ans, l’achat de bois destiné à fabriquer des instruments de musique sera très différent de ce qu’il était 10 ans auparavant.

En temps normal, de nombreuses réunions en présentiel auraient dû suivre la CoP de Genève ; toutefois, depuis le début de la pandémie, la normalité n’était plus vraiment à l’ordre du jour. En réalité, cette rencontre à Lyon représentait la première réunion de la CITES depuis la CoP 2019 ; elle sera la dernière avant la prochaine CoP, qui se tiendra au Panama ultérieurement dans l’année. Seule une CoP est en mesure de faire évoluer la Convention ; de plus, notamment en raison du manque de consultation significative au cours des deux dernières années, personne ne sait avec certitude si des changements importants à la Convention, tels que l’inscription de nouvelles espèces à la liste, seront adoptés. Quelle que soit l’issue de la CoP au Panama, de nouvelles espèces d’arbres seront inscrites sur la liste à l’avenir ; inévitablement, certaines d’entre elles seront des bois employés en lutherie. L’environnement évolue, cela ne fait aucun doute.

Taylor Guitars apporte tout son soutien à la CITES. Nous ne nous opposons pas aux inscriptions supplémentaires dans les listes de la CITES ou à toute autre législation destinée à protéger les forêts et à apporter davantage de transparence au commerce des produits issus de la forêt. Comme tout un chacun, nous souhaitons simplement que ces politiques soient justifiées sur le plan scientifique, et que les formulations soient soumises à consultation avec des experts en la matière et les parties concernées. Pour y parvenir, la communauté des instruments de musique doit être tenue au courant de ce qui se trame, car des changements sont à prévoir, que notre secteur y prête attention ou non.

De ce qui a toujours été à ce qui sera

Pendant près de 200 ans, le secteur de la musique a pu bénéficier d’un approvisionnement fiable en bois relativement ancien ; toutefois, par rapport à d’autres domaines, les fabricants d’instruments n’en ont employé qu’un tout petit pourcentage. En réalité, dans l’ensemble, notre secteur a toujours été trop insignifiant pour avoir une influence sur les modèles commerciaux internationaux. Même aujourd’hui, j’estime que le secteur international de la guitare utilise moins d’un dixième d’un pour cent des espèces commercialisées mondialement auxquelles nous recourons, les seules exceptions étant le koa et l’ébène. Cependant, dans le cadre de cet article, nous n’allons pas parler de notre consommation historique ; ce n’est pas pertinent. La seule chose qui importe, c’est que de nos jours, les forêts mondiales s’amenuisent et se fragmentent de plus en plus. Dans 10 ans, l’achat de bois destinés à la fabrication d’instruments de musique sera très différent de ce qu’il était 10 ans auparavant.

Lorsqu’il s’agit de se fournir en bois de lutherie, je me rappellerai toujours de Bob Taylor qui disait qu’au cours de sa carrière, il avait eu l’impression de passer de ce qui avait toujours été à ce qui sera. Songez-y un instant : ces dernières années, Taylor Guitars a été pionnière dans l’utilisation de touches en ébène chamarrée ; elle a intégré le bois urbain de Californie du Sud dans de nombreuses gammes de produits. Nous avons accru notre emploi d’espèces domestiques et issues de plantations. Nous continuons également à développer notre palette d’espèces utilisées pour les tables de guitares, et nous nous préparons à un avenir où les tables épicéa en quatre pièces seront bien plus courantes.

Des tables en quatre pièces ? Mais pourquoi donc ? Pour faire simple : tels qu’ils sont actuellement distribués, il n’y a pas assez de grands épicéas d’un diamètre convenable sur le marché pour nous permettre, dans le futur, de construire des tables en deux pièces pour toutes les guitares du monde. En théorie, leur nombre est suffisant, mais seule une partie de ces arbres sont adaptés à la fabrication d’instruments. La grande majorité de ceux qui sont abattus est vendue à d’autres secteurs à des fins de construction, de panneaux de fibres ou de granulés pour poêle à bois. Bien évidemment, il existe d’impressionnants épicéas dans des zones protégées (une fraction de ce qui existait autrefois) et, par chance, ils ne seront jamais coupés.

Deux raisons expliquent l’emploi traditionnel de tables en deux pièces. Tout d’abord, l’approvisionnement en épicéa de grand diamètre avait toujours été abondant ; ensuite, une table en deux pièces nécessitait moins de travail (moins de parties à découper, et moins de jonctions à coller). Comme un nombre inférieur de rondins de grand diamètre et de bonne qualité seront destinés aux luthiers, cela signifie simplement que nous allons devoir nous adapter et travailler davantage pour fabriquer une table qualitative – à la manière des fabricants de pianos. (La table d’harmonie d’un piano est constituée de nombreux morceaux d’épicéa.) 

Nous aborderons plus tard le sujet des tables en quatre pièces. Quoi qu’il en soit : toutes ces innovations (c.-à-d., les touches en ébène chamarrée, le bois urbain, le bois issu de plantations, davantage d’espèces domestiques, les modifications en termes de design et de construction, etc.) surviennent en même temps au cours de l’histoire, et pour une raison identique. Les ressources forestières traditionnelles sur lesquelles nous avons toujours compté, sans penser à l’avenir, évoluent. Dans certains cas, nous puisons dans les dernières réserves de bois sur le marché, au moins en ce qui concerne le volume et le grade auxquels nous sommes habitués depuis longtemps.

Les trois indicateurs de la disparition des forêts

Pendant plus de 150 ans, les luthiers ont employé de petites quantités de bois très anciens issus de différentes régions du monde. Ces bois étaient principalement mis sur le marché par des secteurs plus conséquents, qui commercialisaient ces essences pour construire des bateaux, des avions, des bâtiments et des meubles, entre autres. Un luthier pouvait mettre la main sur du bois provenant de régions tempérées ou tropicales en abondance. Des espèces spécifiques étaient sélectionnées pour leurs capacités acoustiques, leurs propriétés physiques et leur facilité d’emploi. Toutefois, au fil des décennies, alors que la population mondiale croissait, que les technologies changeaient, que les marchés internationaux devenaient de plus en plus interconnectés et que la couverture forestière diminuait, nombre des secteurs en tête du commerce des produits forestiers ont évolué. Certains ont remplacé une espèce par une autre, ou se sont adaptés pour employer des espèces poussant rapidement en plantations. D’autres ont purement et simplement changé de matériaux, passant du bois au métal, au béton, au plastique ou aux composites. Cependant, pour les fabricants d’instruments de musique, un tel changement n’est pas aussi évident. La tradition a son importance, et les caractéristiques techniques sont strictes.

Pourtant, tout allait toujours bien pour les luthiers : pas grand-chose n’avait changé, jusqu’à quelques décennies en arrière, quand quelques-uns ont commencé à voir apparaître certains indicateurs. Vous voyez, quand il s’agit d’acheter des produits issus de forêts anciennes, les signes annonciateurs de problèmes sont les évolutions en matière de prix, de qualité et de localisation… Ce que j’appelle les trois indicateurs de la disparition des forêts. Si vous n’en voyez qu’un, tout va probablement bien ; par contre, si les trois sont là… Vous avez un problème. Bien sûr, votre capacité à repérer de telles variations sera différente selon le volume et la régularité à laquelle vous achetez votre bois. Par exemple, si vous produisez cinq guitares par jour en tant que luthier, vous allez moins vous en rendre compte que si vous fabriquez 500 instruments, voire mille par jour.

Dans un secteur qui dépend de la qualité d’un bois établie selon des normes précises, deux options s’offrent à vous si vous commencez à voir apparaître ces indicateurs : vous pouvez détourner le regard et espérer que tout rentrera dans l’ordre… Ou vous pouvez innover. Si vous êtes luthier, cela signifie sortir des sentiers battus en termes de fabrication, incorporer de l’ébène chamarrée, employer du bois urbain ou du bois de plantations, enrichir votre palette de bois pour les tables et fabriquer des tables en quatre pièces, par exemple. Le monde évolue ; pour reprendre Andy Powers, maître-luthier chez Taylor Guitars : « Tu ne sais pas ce que tu peux en faire jusqu’à ce que tu trouves quoi en faire. » Je trouve que c’est un commentaire intéressant, venant d’une personne dont le parcours professionnel va principalement se dérouler de l’autre côté de la barrière franchie par Bob lors de sa propre carrière.

Investir dans l’inévitable

Taylor Guitars a toujours innové et s’est toujours adaptée aux changements. La qualité de nos guitares continue à s’améliorer. Et il en ira ainsi à l’avenir, j’en suis certain. On ne peut pas le nier : il devient de plus en plus difficile de mettre la main sur des matériaux de qualité pour fabriquer des guitares. Dans le futur, l’approvisionnement en bois va devenir un facteur de plus en plus important, qui nous demandera de nous adapter encore davantage. Toutefois, outre les innovations en termes de fabrication, le secteur doit commencer à voir à long terme lorsqu’il s’agit de gestion forestière ; nous devons envisager ce qui se passera dans 30, 60, 100 ans.

Le monde évolue ; pour reprendre Andy Powers, maître-luthier chez Taylor Guitars : « Tu ne sais pas ce que tu peux en faire jusqu’à ce que tu trouves quoi en faire. »

L’Ebony Project au Cameroun, notre travail sur le koa à Hawaï avec Pacific Rim Tonewoods (PRT), les travaux innovants de PRT avec l’érable dans le nord-ouest du Pacifique et le partenariat de Taylor en matière de bois urbains avec West Coast Arborists… Toutes ces initiatives sont des étapes sur la bonne voie ; pourtant, nous devons faire plus encore. D’autres fabricants et organismes s’y engagent également. En réalité, à mes côtés lors de cette rencontre de la CITES se trouvent des représentants de la League of American Orchestras, de l’Entente internationale des luthiers et archetiers et de la Confederation of European Music Industries.

D’autres fabricants célèbres ont assisté aux rencontres par le passé et, collectivement, notre secteur doit continuer à s’impliquer dans ces débats internationaux. Il doit par ailleurs trouver des manières innovantes de restituer ce qu’il prend afin de contribuer à développer la couverture forestière, à diversifier les écosystèmes forestiers, à faire pousser des arbres dotés de caractéristiques génétiques supérieures et à employer notre influence pour stimuler une foresterie centrée sur la qualité afin de rétablir les ressources extraordinaires qui ont permis l’essor de notre profession.

Scott Paul est le Directeur de la pérennité des ressources naturelles.

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Une montagne de plastique

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Intéressons-nous plus en détail à la question épineuse de la pollution plastique à l’échelle mondiale, alors que nous cherchons des moyens de réduire notre propre utilisation de ce matériau

Taylor Guitars a tout d’abord intégré le bois urbain à sa gamme de produits lors du NAMM 2020 avec la sortie de la 324ce Builder’s Edition, qui recevait un dos et des éclisses en Urban Ash (mieux connu sous le nom de frêne mexicain ou Fraximus udhei). À notre connaissance, cette espèce particulière de frêne n’avait jamais été employée en tant que bois de lutherie auparavant… en tout cas, pas sur un modèle qui lui était spécifiquement consacré. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, cet arbre endémique du Mexique et de certaines régions d’Amérique centrale a été planté à grande échelle dans l’infrastructure urbaine en développement de Californie du Sud. Considéré comme un excellent arbre d’ombrage, on le repique encore couramment de nos jours.

Tout a débuté l’an passé quand Bob Thorp, de notre équipe Usines, a appris que les balles de film étirable usagé que nous constituions n’étaient plus recyclées comme nous le pensions, mais qu’elles étaient dorénavant enfouies. Je fais référence à ce film plastique dont nous nous servons pour sécuriser les palettes de guitares empilées (dans leur étui) à des fins de transport, ou pour emballer le bois que nous déplaçons sur des palettes dans l’usine. Peu importe où vous vous trouvez dans le monde : pénétrez sur un site de fabrication et vous constaterez que le contenu des palettes y est sécurisé grâce à du film étirable. Achetez un nouveau canapé… Il en sera probablement recouvert. Louez un camion de déménagement, et vous en trouverez en compagnie des cartons et des couvertures destinés à protéger vos biens.

Bref, un jour, Bob Thorp, Bob Taylor et moi-même nous trouvions dans un coin du campus Taylor, destination finale de nos déchets avant qu’ils soient emportés. Nous avions sous les yeux plusieurs balles de film étirable, et nous venions d’apprendre qu’elles allaient être enfouies. Après quelques minutes de réflexion, Bob déclara qu’il fallait annuler la prise en charge de ces déchets tant que nous ne trouverions pas de solution plus responsable. Nous tombâmes tous d’accord : tant que ce problème se poserait, Bob Thorp déplacerait les balles et les empilerait à l’endroit le plus visible du site – au beau milieu d’un parking du campus. J’adorais l’idée, mais au fur et à mesure que les mois s’écoulaient et que je voyais la pile s’élever devant la fenêtre de mon bureau, je dois bien avouer que je commençais à m’inquiéter. Voyez-vous, plus nous essayions de comprendre le problème, plus nous recherchions des solutions, et plus la situation semblait complexe (et déprimante).

Le problème mondial du plastique

Dans le grand classique du cinéma Le Lauréat, M. McGuire n’avait qu’un mot pour Benjamin Braddock (Dustin Hoffman), jeune diplômé de la fac cherchant sa voie : « Plastique », lui suggérait-il. « Le plastique, c’est l’avenir. Penses-y. » L’avenir du plastique semblait réellement radieux en 1967 : ce matériau léger, synthétique ou semi-synthétique, pouvait être moulé pour donner naissance à une myriade de produits utiles. Aujourd’hui, seulement cinq décennies après que Benjamin a ignoré le conseil de M. McGuire, la planète croule sous la pollution plastique.

Selon les Nations Unies, dans les années 1990, les déchets plastiques ont plus que triplé par rapport aux deux décennies précédentes. Au début des années 2000, la quantité mondiale de déchets plastiques a davantage augmenté qu’au cours des 40 années passées. La grande majorité de nos déchets plastiques n’a pas de valeur ni de place sur un marché quelconque ; ainsi, près de 90 % de ce matériau est enfoui, incinéré ou expédié à l’étranger par bateau. Au final, une grande partie termine son voyage dans les océans, au sein de ce que l’on appelle couramment d’immenses vortex de déchets qui se rassemblent dans l’un des cinq tourbillons planétaires, de gigantesques systèmes circulaires de courant océanique, où ce plastique vient flotter et se dégrader.

Le mythe du recyclage

Jusqu’à récemment, une grande partie du monde se voilait la face quant à la véritable réalité de notre problème de plastique. Nous dormions sereinement en imaginant que de grands programmes de recyclage transformaient nos déchets plastiques en des produits recyclables utiles que nous achetions, utilisions brièvement, puis recyclions à nouveau, comme le suggérait l’emblématique ruban de Möbius, symbole de ce système. Si vous ne vous penchiez pas trop sur la question, tout était logique. En réalité, les États-Unis, le Canada, l’Europe, l’Australie et le Japon (pour ne citer qu’eux) ne recyclent qu’une toute petite partie de leur plastique ; le reste est envoyé par bateau à l’autre bout du monde. Loin des yeux, loin du cœur…

Une véritable prise de conscience a eu lieu en 2017, quand le gouvernement chinois a indiqué à l’Organisation mondiale du commerce qu’il n’importerait plus la majeure partie des déchets plastiques mondiaux. Peu de personnes le remarquèrent dans le grand public ; en fait, il n’existe pas de réponse parfaite quant au devenir des volumes gigantesques de plastique que nous consommons actuellement. En tant que consommateur, il est étonnamment difficile de se passer de ce matériau ; en effet, une grande partie des objets que nous employons chaque jour sont en plastique.

Selon le Forum économique mondial, 32 % des emballages en plastique finissent par polluer l’environnement quelque part dans le monde.

En réalité, la majeure partie du plastique que nous utilisons et jetons présente une valeur économique négative : cela signifie qu’il est plus coûteux de le trier et de le transformer que de fabriquer de nouveaux produits en plastique vierge. Aux États-Unis, seul un minuscule pourcentage de plastiques à valeur supérieure, comme les bouteilles ou les gourdes en PET ou en PEHD, sont recyclés à l’échelle nationale. La grande majorité du plastique que nous consommons présente une valeur négative et n’atteint jamais de site de recyclage.

Selon Jan Dell, ingénieure chimiste indépendante et fondatrice de The Last Beach Cleanup (ONG mise en place pour mettre fin à la pollution plastique), seuls près de 9 pour cent des déchets plastiques sont collectés à des fins de recyclage. Jusqu’en 2017, environ la moitié était envoyée en Chine, où ce matériau était trié, principalement à la main. La majeure partie du plastique envoyée en Chine finissait toujours par être enfouie ou incinérée, mais loin des yeux des personnes qui avaient acheté, employé et jeté les produits recourant à ce matériau. Selon le Forum économique mondial, 32 % des emballages en plastique finissent par polluer l’environnement quelque part dans le monde, achevant principalement leur course dans nos océans ou nos cours d’eau, sur nos littoraux ou dans les airs. Quarante pour cent supplémentaires sont enfouis, et 14 % incinérés.

Pour simplifier à outrance : pendant des décennies, alors que le recours mondial au plastique connaissait une augmentation fulgurante, le système fonctionnait car l’Occident importait des conteneurs remplis de produits originaires de Chine mais en exportait peu en retour. Ainsi, les frais d’expédition à destination de la Chine sont bien moindres que ceux en provenance de la Chine. Une fois en Chine, en grande partie grâce à une main d’œuvre moins chère, il était rentable pour quelques entreprises chinoises de trier et de transformer une partie de ce matériau en granulés à des fins de revente. Le pourcentage de plastique trop inutile pour être rentable était enfoui ou incinéré. Pendant des décennies, c’est comme cela qu’a fonctionné l’infrastructure mondiale du « recyclage ». Finalement, le gouvernement chinois s’est rendu compte des coûts externes associés à ce commerce, notamment en termes de santé humaine et de pollution ; en 2017, il a informé l’Organisation mondiale du commerce qu’il souhaitait mettre fin à cette façon de faire. Bien entendu, les déchets plastiques sont toujours régulièrement expédiés par bateau vers des endroits tels que la Thaïlande, l’Indonésie, le Vietnam et l’Inde. Le matériau y est trié et nettoyé, principalement à la main, à des fins de recyclage. Le plastique de peu de valeur y est enfoui ou incinéré. Partout dans le monde, les gens consomment et jettent des produits en plastique à une vitesse alarmante, mais la plupart d’entre eux achètent selon leurs envies/besoins/moyens. Parfois, peu d’options s’offrent à eux pour éviter les produits et les emballages en plastique que le marché leur impose de force. Les fabricants et les producteurs n’endossent que rarement la responsabilité du traitement ou de l’élimination de leurs produits une fois leur vie terminée entre les mains du consommateur.

Pendant ce temps, chez Taylor Guitars…

Durant plusieurs mois, j’ai contemplé par ma fenêtre la croissance du cube de film étirable. Nous avons publié une photo sur les réseaux sociaux, en avons parlé dans la newsletter de l’entreprise, avons lu des rapports, avons contacté d’autres entreprises et nous sommes mis en rapport avec des experts environnementaux, comme John Hocevar de Greenpeace et Jan Dell de The Last Beach Cleanup. Nous avons également commencé à enquêter sur les autres emplois du plastique à l’usine. Alors que nous essayions de démêler le vrai du faux et de mieux comprendre plusieurs contradictions apparentes, quelque chose de drôle s’est produit. Apparemment, ce cube géant de plastique, cette nuisance pour quiconque cherchait une place de parking, avait donné naissance à de nombreuses conversations sur le campus Taylor, entraînant la mise en œuvre de plusieurs solutions destinées à utiliser moins de plastique et à trouver des alternatives. Prenons par exemple les palettes de pièces pour manches de guitares que nous déplacions par transpalette d’un bâtiment à l’autre d’El Cajon, ou que nous expédiions entre El Cajon et notre usine de Tecate, au Mexique : autrefois maintenues par du film étirable, elles sont à présent fixées par des coins en carton entourés de fil métallique. Il en va de même pour les multiples réceptacles remplis de pièces diverses que nous envoyons d’un côté ou de l’autre. Nous explorons également des modifications en termes de design d’emballage pour nos bottlenecks en ébène pour guitare afin de nous passer du blister en plastique, et nous essayons de recourir au papier pour protéger nos articles TaylorWare (T-shirts, casquettes, tasses à café, etc.) lorsque nous les expédions à des fins de livraison. Bien sûr, vous pouvez dire qu’on aurait dû le faire il y a des années.

Et qu’est-il advenu du gros cube en plastique ?

Alors que nous discutions avec diverses entreprises et recherchions la façon la plus responsable d’éliminer notre film étirable (certaines nous ont dit qu’il nous faudrait payer pour s’en débarrasser, d’autres qu’elles nous rémunéreraient pour le faire), nous leur avons posé plusieurs questions. Par exemple : qu’allez-vous en faire ? Allez-vous le vendre, l’enfouir, l’incinérer, le recycler ? Si ce plastique est recyclé, en quoi va-t-il l’être ? À quelle distance sera-t-il emporté ? Sera-t-il exporté ? Nous ne cherchions pas des réponses spécifiques prédéterminées. Nous tentions juste de comprendre la situation, et nous pensions simplement que le recyclage était une meilleure solution que l’enfouissement, ou que le transport vers une destination proche était supérieur à une expédition vers un lieu éloigné. Qu’il nous faille payer ou être payés… Cela n’entrait pas en ligne de compte. De toutes façons, la facture n’allait pas être bien élevée, quelle que soit la solution choisie.

De tout le plastique ayant jamais existé, plus de la moitié a été fabriquée au cours des 15 dernières années.

Taylor collabore actuellement avec une entreprise du nom de PreZero, qui possède un site de recyclage à un tout petit peu plus de 160 km au nord d’El Cajon, à Jurupa Valley, en Californie. PreZero recycle notre film étirable en granulés, qu’elle envoie ensuite vers son site d’Oroville, également en Californie. Ce site recourt aux granulés pour fabriquer des sacs en plastique pour de nombreux magasins de marque que vous pouvez voir dans des centres commerciaux. Le site d’Oroville de PreZero est l’une des quelques usines que nous avons pu trouver et qui fabriquent des sacs plastique à base de matériaux recyclés. (Comme je vous l’expliquerai dans un instant, nous nous servons de sacs plastique lorsque nous expédions nos guitares.)

Pendant des mois, nombre des experts que nous avons consultés au sujet de notre problème de film plastique nous ont incités (si nous devions acheter du plastique) à acquérir du plastique à base de matériaux recyclés, car nous devions être moteurs du marché du recyclage. J’insiste : aussi brutal que cela puisse être, il revient moins cher d’acheter du plastique vierge que du plastique recyclé ; ainsi, l’infrastructure de recyclage du plastique est ridiculement minuscule.

La vérité sur les sacs plastique employés par Taylor

Comme les lecteurs de longue date de Wood&Steel le savent, cela fait longtemps que nous soutenons que la plus grande cause de dommage sur les guitares acoustiques en bois massif provient d’une humidité ou d’une sécheresse extrêmes. Nous sommes tellement à cheval sur le contrôle de l’humidité que non seulement chaque guitare et étui guitare en bois que nous fabriquons est produit dans un environnement à l’humidité contrôlée, mais avant que nos guitares en étui soient emballées dans notre entrepôt d’expédition, l’étui (ou la housse) est placé(e) dans un sac plastique pour protéger encore davantage l’instrument lors de son transport dans tout le pays… Ou dans le monde entier.

Quand une guitare quitte notre usine, elle est en parfait état ; toutefois, avant d’arriver entre vos mains, son parcours peut être semé d’embûches. Elle va probablement être transportée dans un semi-remorque, voire peut-être être chargée dans un conteneur métallique et traverser des océans par cargo. Avant que vous ne posiez les mains sur votre instrument, il aura probablement été stocké dans un entrepôt et, suivant l’époque de l’année, il aura voyagé dans des zones aux climats et taux d’humidité très différents. Une exposition à des évolutions significatives en termes de températures et d’humidité, en particulier à un faible taux d’humidité, peut entraîner une rétraction du bois (à l’inverse, un gonflement en cas d’humidité excessive), impactant négativement le son et la jouabilité, et abîmant potentiellement la guitare. Cela dit, un instrument de bonne qualité bien entretenu durera des générations.

Jusqu’à récemment, nos sacs en plastique étaient fabriqués à base de résine vierge à 100 %. Toutefois, grâce à cet immense cube de plastique qui m’a autrefois hanté devant la fenêtre de mon bureau, nous sommes passés aux sacs PreZero, qui contiennent 60 % de matériau recyclé (et j’espère que ce chiffre passera bientôt à 80 %).

Pour résumer, notre film étirable usagé (nous en employons moins) est à présent recyclé sous forme de granulés à Jurupa Valley, en Californie ; ces granulés sont ensuite expédiés à Oroville, en Californie, où ils sont alors transformés en sacs plastique. Nous achetons à présent ces mêmes sacs plastique pour contribuer à protéger nos guitares, remplaçant ainsi les sacs en fibres vierges auxquels nous recourions auparavant. Ce n’est pas une solution parfaite. Mais c’est toujours mieux qu’avant. C’est notamment pour cela que nous essayons d’éviter de dire que nous sommes une entreprise durable, ou que nos guitares sont durables, car (a) quand vous observez le procédé de fabrication dans son ensemble, ce n’est pas le cas et (b) la pérennité doit être vue comme une quête sans fin.

Juste pour mettre les choses au clair : si nous vous faisons part de nos actions, ce n’est pas pour que vous vous sentiez obligés de nous féliciter. Il nous reste encore de nombreuses questions à régler quant au plastique. En toute franchise, nous n’avons commencé à nous pencher sur le problème global que depuis peu… Et j’en suis désolé. Nous tentons simplement d’être transparents par rapport à notre situation et aux solutions que nous souhaitons apporter. Il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. En réalité, nous avons de la chance d’avoir trouvé PreZero, un recycleur assez local pour notre film plastique. Nous avons d’autant plus de chance qu’il ne s’agisse que d’un seul type de déchet plastique industriel propre. La quantité et la qualité sont décentes, et il est possible de récupérer ce film sous forme de balles. (Petit aparté : ne mettez pas ce genre de film plastique dans votre bac de recyclage chez vous, car les infrastructures municipales ne sont pas adaptées pour le trier, le nettoyer et le traiter.)

Voilà où nous en sommes. De tout le plastique ayant jamais existé, plus de la moitié a été fabriquée au cours des 15 dernières années. En tant que consommateurs, nous pouvons nous concentrer sur la diminution de la génération de déchets plastique, acheter moins et consommer avec davantage de discrétion ; toutefois, en toute honnêteté, le mieux que nous puissions faire, c’est de responsabiliser les entreprises, voter, passer des lois et dénoncer le greenwashing quand nous en sommes témoins. Cela comprend Taylor Guitars : n’hésitez pas à me faire directement part de vos préoccupations. Nous en avons déjà une liste. Les récentes mesures entreprises chez Taylor avec notre film étirable et nos sacs plastique sont une bonne chose, bien sûr, mais il s’agit davantage d’atténuer notre impact que d’apporter une véritable solution. On peut faire bien plus. N’oubliez pas : la pérennité, c’est une quête sans fin, et nous devons hâter le pas.

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Taylor Guitars a tout d’abord intégré le bois urbain à sa gamme de produits lors du NAMM 2020 avec la sortie de la 324ce Builder’s Edition, qui recevait un dos et des éclisses en Urban Ash (mieux connu sous le nom de frêne mexicain ou Fraximus udhei). À notre connaissance, cette espèce particulière de frêne n’avait jamais été employée en tant que bois de lutherie auparavant… en tout cas, pas sur un modèle qui lui était spécifiquement consacré. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, cet arbre endémique du Mexique et de certaines régions d’Amérique centrale a été planté à grande échelle dans l’infrastructure urbaine en développement de Californie du Sud. Considéré comme un excellent arbre d’ombrage, on le repique encore couramment de nos jours.

Les lecteurs de Wood&Steel s’en souviennent peut-être : il y a 10 ans, en 2011, Taylor Guitars et Madinter, notre partenaire espagnol en approvisionnement de bois de lutherie, firent l’acquisition de la scierie d’ébène Crelicam située à Yaoundé, au Cameroun. Ils avaient pour objectif de créer une chaîne de valeur socialement responsable pour les composants en ébène des instruments de musique. Après avoir consacré les quelques premières années à s’adapter aux réalités du fonctionnement au Cameroun, à reconstruire la scierie, à former les employés à l’utilisation des nouveaux appareils et outils, et à modifier nos caractéristiques d’approvisionnement de manière à réduire le gaspillage et augmenter le rendement (p. ex., en employant de l’ébène chamarrée et pas seulement le bois noir pur), nous avons porté notre attention sur une autre facette de la gestion responsable de l’approvisionnement : l’élaboration d’une initiative de plantation d’ébènes évolutive.

En 2016, ce projet fut officiellement lancé sous le nom d’« Ebony Project ». Nous avons collaboré avec le Congo Basin Institute (CBI) de Yaoundé, et nos objectifs initiaux visaient à mener des recherches fondamentales sur l’écologie de la propagation de l’ébène (étonnamment, peu de ressources documentaires étaient à disposition concernant cette essence de bois) et à tirer profit des connaissances acquises pour mettre en place des pépinières ainsi qu’un programme de plantation basé sur la communauté qui pourrait éventuellement être appliqué à plus grande échelle.

Au cours des cinq années suivantes, l’Ebony Project a connu une évolution lente mais régulière, et nos connaissances se sont bien étoffées. En 2020, nous avons dépassé notre objectif : nous avons planté plus de 15 000 ébènes. De plus, le chercheur principal du projet, le Dr Vincent Deblauwe, a publié des articles scientifiques qui sont rapidement en train de devenir des documents de référence pour l’espèce.

Chaque année, l’équipe chargée du projet rédige un document d’avancement pour compiler les réussites et les difficultés de l’année écoulée, et poser à plat les objectifs et les opportunités à venir. Les rapports sont censés évaluer de manière objective le statut du projet à des points temporels définis et sont mis à la disposition du public. Ainsi, si vous voulez en savoir plus, vous pouvez consulter le dernier rapport en date à l’adresse crelicam.com/resources (en anglais, NdT).

Au fil de l’évolution du projet ces dernières années, nous avons signé un partenariat public-privé avec le gouvernent du Cameroun. La Fondation Franklinia et l’Université de Californie ont proposé un petit financement. Toutefois, dans l’ensemble, l’ntégralité des efforts à ce jour ont été personnellement financés par Bob Taylor.

Se développer avec un financement extérieur

Après avoir lentement établi une démonstration de faisabilité avec notre paradigme de plantation communautaire, le travail de l’Ebony Project a attiré une attention plus importante – et, à présent, un financement plus conséquent. L’Ebony Project va être inclus dans une initiation de préservation forestière à plus grande échelle, d’une valeur de 9,6 millions de dollars. Menée au Cameroun, elle sera financée par le Fonds pour l’environnement mondial (le FEM est un fonds fiduciaire multilatéral dont les ressources financières permettent aux pays en développement d’investir dans la nature et de soutenir la mise en œuvre des conventions environnementales internationales majeures sur des thèmes tels que la biodiversité, la dégradation des sols et le changement climatique. Le gouvernement du Cameroun et le Fonds mondial pour la nature [WWF] géreront le fonds du FEM au Cameroun.)

Le Congo Basin Institute recevra les fonds issus de la subvention du FEM. Cette somme nous permettra de nous fonder sur l’expérience acquise ces cinq dernières années et de développer les lieux de plantations, passant de six villages concernés à 12. L’investissement étaiera également les recherches scientifiques déjà révolutionnaires du projet quant à l’écologie de l’ébène d’Afrique de l’Ouest et la forêt tropical du bassin du Congo.

Accroître la production d’arbres fruitiers

Le programme Partnerships For Forests (P4F), financé par le gouvernement britannique, s’est associé avec le CBI pour mieux comprendre les possibilités de l’expansion de la production de fruitiers de l’Ebony Project et explorer des moyens d’accéder aux marchés locaux et régionaux, en tant qu’incitation à conserver intacte la biodiversité, tout en abordant les questions de la vulnérabilité alimentaire. Bien que ce programme s’intitule « Ebony Project », la plantation d’arbres fruitiers désirables à l’échelle locale a toujours fait partie de l’équation et ce, même si, en toute honnêteté, la plantation d’ébène et la recherche scientifique sur cette essence ont pris le pas sur l’aspect « fruitiers » de l’initiative. Toutefois, cela s’améliore année après année ; avec le concours du P4F, peut-être progresserons-nous encore à ce sujet. Selon les résultats de l’analyse, le P4F investirait davantage pour contribuer à stimuler la production de fruitiers en pépinières et le commerce.

Pendant ce temps, le Dr Deblauwe et son équipe continuent à faire des découvertes scientifiques à l’importance cruciale pour approfondir nos connaissances de l’écologie de la forêt tropicale du bassin du Congo. En réalité, ces recherches indépendantes, basées sur le projet, ont servi en 2017 à la réévaluation de la Liste rouge de l’UICN (Union internationale de la conservation de la nature) pour l’ébène de l’Afrique de l’Ouest. À l’origine catégorisée comme « En danger » il y a 20 ans de cela, elle avait été déplacée et avait reçu le statut plus optimiste d’espèce « Vulnérable » (pour en savoir plus sur la réévaluation, veuillez consulter ma rubrique Pérennité dans notre W&S Vol. 94, été 2019). Le projet nous a permis de mieux comprendre le cycle pluriannuel de production des fruits de l’ébène, et les caméras-pièges innovantes à vision nocturne ont identifié, pour la première fois, les insectes responsables de la pollinisation des fleurs d’ébène et les mammifères consommant les fruits, transportant les graines dans leur système digestif et les dispersant via la défécation, contribuant ainsi à la reproduction de l’arbre.

Mise en place d’un puissant outil de tableau de bord informatif

Pendant ce temps, Steve Theriault, notre Responsable veille économique chez Taylor, collaborait avec le Dr Deblauwe pour convertir les données du projet recueillies à la main ou sur un ordinateur portable dans Tableau, une plateforme logicielle de visualisation interactive des données. L’outil Tableau avait à l’origine été créé pour aider les entreprises à mieux comprendre leur fonctionnement par le biais de l’analyse de données, offrant des vues historiques, actuelles et prédictives, notamment des visualisations de données de type graphique. Sympa, non ? Et on peut dire que Steve possède une triple ceinture noire dans l’utilisation de ce logiciel. Ce que Vincent et lui ont créé est tout simplement incroyable. En quelques clics, un tableau de bord extrêmement intuitif nous permet de partager des informations d’une manière compréhensible par tous. À n’importe quel moment donné, nous pouvons par exemple savoir combien d’ébènes et d’arbres fruitiers se trouvent dans n’importe quelle pépinière, ainsi que l’année prévue où ces plants seront prêts à être remis en terre. Nous pouvons suivre la collecte de graines annuelle, et nous savons qui a planté quoi et où. Nous pouvons effectuer des recherches macroscopiques sur l’ensemble du projet ou zoomer et analyser les données à l’échelle d’un village. Cela va vraiment nous être d’une grande aide, et je suis convaincu que c’est quelque chose d’assez unique au sein du mouvement de préservation mondial.

Début de la Phase 2

J’ai commencé à appeler les cinq premières années de l’Ebony Project la « Phase 1 : les débuts », période largement financée par Bob Taylor. Nous avons connu des réussites et des échecs, nous avons développé nos partenariats de plantation communautaire et collaborons à présent avec six villages, et nous avons atteint notre objectif : planter 15 000 arbres. Nous avons appris énormément de choses quant à l’écologie fondamentale des espèces et des communautés qui vivent dans la vaste zone tampon de la réserve du Dja, un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, et où nous travaillons. Bob et le Pr Tom Smith de l’UCLA, également fondateur du CBI, ont mis en place un fonds de dotation pour veiller à la survie du projet à l’avenir, indépendamment des financements extérieurs.

D’ici 2025, nous avons pour objectif de planter 30 000 ébènes et 25 000 arbres fruitiers supplémentaires.

Maintenant que nous bénéficions des financements du FEM et du P4F, ainsi que de la Fondation Franklinia et de l’Université de Californie, nous avons débuté la Phase 2. Nous allons donc multiplier par deux le nombre de villages qui auraient autrement dû être soutenus. Et nous nous sommes fixés un nouvel objectif à cinq ans : nous voulons planter 30 000 ébènes supplémentaires. Pour la première fois, nous avons un but en termes de plantation d’arbres fruitiers : 25 000 arbres ces cinq prochaines années. Si nous y parvenons, nous aurons amélioré l’intégrité biologique de la zone adjacente à la réserve du Dja, aidé les communautés locales à surmonter les difficultés liées à la vulnérabilité alimentaire et peut-être (car on ne peut être sûrs de rien), bien longtemps après notre mort, quelqu’un sera en mesure d’acheter une guitare fabriquée à partir de l’une des ébènes que nous aurons plantées pour fabriquer des guitares.

Et la Phase 3 ?

Enfin, permettez-nous de rêver un peu. Nous ne pouvons nous empêcher de regarder au-delà de la zone actuelle concernée par le projet, la réserve du Dja, un site classé au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Nous ne pouvons empêcher notre regard de porter plus loin que le sud du Cameroun, sur une zone encore plus éloignée, du nom du Tridom, un vaste espace englobant des parties du Cameroun méridional, du Gabon et une petite zone de la République centrafricaine. On dit que c’est la zone forestière la plus intacte demeurant dans le bassin du Congo. Cette région du Tridom accueille une bonne dizaine de vastes zones protégées. Bien évidemment, des gens y vivent : des peuples traditionnels qui y étaient établis bien avant que l’histoire ne soit consignée, ainsi que des résidents plus récemment implantés. Mais cela nous a fait réfléchir. Si, au cours des cinq années suivantes, l’Ebony Project était couronné de succès dans la région du Dja du Cameroun, il serait intéressant de répliquer ce modèle dans des zones protégées similaires au sein du Tridom. J’espère que cela fera l’objet d’un article futur dans un numéro ultérieur de Wood&Steel.

Mise à jour sur la reforestation à Hawaï : plantation de koa

Nous voulions vous faire part des dernières nouvelles quant à nos actions les plus récentes en matière de gérance forestière. Pour résumer : en 2015, notre fournisseur/scieur de bois de lutherie Pacific Rim Tonewoods et Taylor Guitars fondèrent une société du nom de Paniolo Tonewoods. Notre mission commune était d’œuvrer envers la préservation d’un approvisionnement futur et sain de koa destiné aux instruments de musique et ce, en régénérant les forêts natives comprenant des koas.

Les projets initiaux de Paniolo à Hawaï s’inspiraient d’un accord tout d’abord mis en œuvre par le Service des forêts des États-Unis, échangeant la valeur du bois contre une offre de services. Au lieu de payer directement au propriétaire ses rondins de koa ou des droits de coupe, Paniolo était autorisé à tomber un certain nombre de koas choisis. En échange, il consentait à contribuer financièrement à une myriade de projets d’améliorations forestières sur le terrain. Ces améliorations, dont la valeur équivalait à celle du bois collecté, comprenait notamment l’installation de nouvelles clôtures pour lutter contre la présence de bétail ou de moutons sauvages, l’arrachage de plantes invasives, l’amélioration de coupe-feux, et la plantation et l’entretien de jeunes plants de koa dans des pépinières.

Comme nous vous en avions précédemment fait part, une autre initiative a été lancée en 2018, quand Bob Taylor acheta près de 230 hectares de pâturages vallonnés à l’extrémité nord de l’île d’Hawaï pour les placer en fidéicommis permanent. Ce domaine est à présent géré par Paniolo, qui doit transformer une grande partie de cette terre en une forêt hawaïenne native, ce qu’elle était il y a près de 150 ans avant d’être abattue pour y faire paître le bétail. Pour Paniolo, il s’agissait de planter une forêt de koas natifs à espèces mixtes à des fins de production ultérieure de rondins lorsque la forêt sera mature, c’est-à-dire dans près de 30 ans et ce, à perpétuité. Il est prévu que ces nouvelles plantations donnent plus de deux fois le volume de koa utilisé par Taylor de nos jours via la coupe sélective et la replantation d’arbres.

Au mois de juin passé, Paniolo Tonewoods a commencé à effacer les ravages du temps en plantant plus de 3 000 koas et plus de 800 espèces mixtes d’arbres et d’arbustes natifs sur quatre hectares de propriété. Nick Koch, gestionnaire de projets chez Paniolo, nous a après-coup fait un compte-rendu sur le domaine, la plantation et les plans pour l’avenir.

« Le pittoresque domaine de Kapoaula se trouve entre les deux communautés d’éleveurs historiques de Waimea et d’Honoka’a, avec un patrimoine riche de culture Paniolo. Ici, le bétail en pâturage fait partie du mode de vie depuis les années 1850. C’est une tradition qui se perpétue de nos jours, mais cela a entraîné la disparition des forêts natives. Pas uniquement ici, mais sur l’ensemble de l’île d’Hawaï. »

« Depuis la propriété, la vue sur les vallées et montagnes environnantes est spectaculaire. Certains jours, on peut même voir l’île éloignée de Maui dans la brume ! Cette vue disparaîtra au fur et à mesure de la croissance des arbres, d’ici 10 à 15 ans, mais nous sommes convaincus que c’est le prix à payer pour un lieu qui garantira la disponibilité future du koa pour les luthiers de Taylor. Le panorama somptueux sera remplacé par une forêt native luxuriante, accueillant des koas sains et entretenus, et un habitat généreux pour les oiseaux endémiques. Après tout, le bois est la ressource renouvelable ultime ; par le biais de projets tels que celui-ci, nous apportons notre contribution pour renouveler les forêts et veiller à leur santé à l’avenir. »

« Au cours de la décennie future, Paniolo Tonewoods va planter 150 000 koas sur cette propriété. Rien que l’année passée, Paniolo a planté trois fois le nombre d’arbres que nous avions coupés depuis son lancement il y a six ans, et ce n’est que le début ! »

Essayez de réduire votre consommation de plastique. C’est ce que nous cherchons également à faire.

Dans le dernier numéro, Jim Kirlin parlait de nos récents efforts visant à mieux comprendre l’emploi du plastique dans notre procédé de fabrication. L’article (« Tous acteurs d’un mauvais film : un recyclage de plus en plus problématique ») abordait les questions en lien avec notre utilisation de film plastique pour sécuriser les palettes stockées ou déplacées d’un endroit à un autre.

Au fur et à mesure que nous acquérions des connaissances à ce sujet, nous apprenions que nous n’étions plus en mesure de recourir à ce que nous pensions être un moyen responsable d’éliminer notre film étirable usagé. Ainsi, Bob Taylor et moi-même avions décidé de l’empiler au milieu du parking principal, là où nos employés pouvaient le voir. Bob m’avait dit : « Tant qu’on ne trouve pas de solution, ça reste là, et on regarde le tas monter. » Nous tînmes notre résolution… et le plastique s’amassa. Pendant ce temps, quelques-uns d’entre nous commencèrent à plancher sur le sujet. Nous continuâmes à chercher. Nous discutâmes du problème dans notre newsletter aux employés. Sous peu, des anecdotes concernant de petites innovations ou des manières de réduire quelque peu l’utilisation de ce film commencèrent à affluer sur le campus. Nous publiâmes l’article sur les réseaux sociaux et reçûmes (principalement) des encouragements, ainsi que quelques suggestions utiles.

Nous avons bon espoir de pouvoir bientôt vous donner des nouvelles de ce que nous pensons être une avancée majeure dans la réduction de notre empreinte plastique. Nous sommes en lien avec une entreprise qui pourrait nous offrir une solution viable et aujourd’hui, nous sommes optimistes, bien que nous demeurions prudents. Ce ne sera qu’un premier pas, mais ce premier pas est toujours le plus important. Les plastiques sont un immense problème concernant toute la planète. Les statistiques donnent à réfléchir… Le chemin sera long et difficile, mais nous devrons tous l’emprunter. Nous vous en dirons davantage dans notre prochain numéro.

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Chez Taylor Guitars, nous aimons dire que la pérennité est une aventure de longue haleine, et pas une fin en soi. C’est un état d’esprit ; cela nous empêche de nous reposer sur nos lauriers. Nous sommes ainsi en train de nous pencher sur de nombreux points (au-delà de la question évidente de l’emploi du bois), notamment la consommation d’énergie, le plastique et les produits jetables à usage unique… Même les t-shirts que nous proposons à la vente. Nous cherchons des moyens d’agir de manière plus responsable, sans faire de compromis sur les critères qui ont permis à l’entreprise Taylor de devenir ce qu’elle est. C’est loin d’être parfait, mais nous faisons des progrès. Comme je l’ai dit plus haut, c’est une aventure.

La transparence va de pair avec la responsabilité d’entreprise. Dans cet article, je voulais donc aborder les finitions de guitare et vous décrire notre parcours antérieur, notre situation actuelle et notre destination envisagée.

Je devrais commencer par dire que chez les amateurs de guitare, la finition peut être un sujet étonnamment sensible. Croyez-moi : si vous voulez lancer un débat enflammé entre luthiers et musiciens aux idées bien arrêtées, abordez négligemment le thème des finitions. Cette discorde s’explique en partie par la longue histoire des finitions des instruments à cordes, mais aussi par les diverses opinions quant à la manière dont différentes finitions impactent le son, les sensations et le look d’une guitare.

Bien plus qu’un simple revêtement

Les guitares qui atteignent l’étape de la finition dans notre usine d’El Cajon, en Californie, sont soumises à une succession de procédures : elles sont poncées et teintées, les pores sont comblés et la table reçoit une finition. Une bonne finition ne consiste pas seulement en un revêtement protecteur ; c’est un système sophistiqué, qui incorpore souvent une variété de matériaux et de technologies. De nombreuses couches intégrées, chacune avec une fonction spécifique, sont ainsi appliquées. Par exemple, le bouche-pores pénètre dans le bois et le stabilise, en particulier dans le cas d’espèces à pores ouverts comme l’acajou. Une autre couche de finition permettra de protéger le bois et d’offrir juste ce qu’il faut en termes d’atténuation. (Pour de plus amples informations sur la finition et l’atténuation, veuillez consulter notre colonne latérale.) La finition de la couche supérieure de la table, généralement appliquée en gardant l’esthétique à l’esprit, vient parfois mettre en valeur la structure du grain et rehausser la régularité du coloris.

Les matériaux de finition au fil du temps

Au fil des siècles, on a recouru à de nombreux matériaux différents pour la finition des instruments de musique en bois, notamment des huiles (p. ex. huile de lin ou de tung), des cires, de la gomme-laque (une résine secrétée par une cochenille d’Inde et de Thaïlande), des vernis ou encore diverses laques. Fondamentalement, la plupart des finitions sont composées de trois ingrédients : un élément solide (comme la résine), un liant (pour favoriser l’adhérence de la finition sur le bois, et des composants solides entre eux) et un véhicule (p. ex. solvant, huile) pour contribuer à dissoudre la résine et lui permettre de s’étaler.

Pour mieux comprendre l’évolution des finitions de guitare, y compris des nôtres, il convient de revenir sur les instruments qui ont influencé leur développement, comme l’oud et le luth. Il y a des siècles de cela, le bois de ces instruments était protégé grâce aux ingrédients naturels disponibles à l’échelle locale, telle que la glaire : il s’agissait d’une décoction de sucre (employé comme résine pour la durabilité), de blanc d’œuf (liant) et de miel (véhicule pour l’application, offrant également à la surface une certaine flexibilité). De la sève durcie, provenant peut-être de l’acacia, y aurait potentiellement été incorporée.

finish spraying machine applying finish mist to an acoustic guitar inside the Taylor factory

Quelques mots sur l’épaisseur de la finition et l’atténuation

Il existe une véritable corrélation entre l’épaisseur de la finition et l’atténuation. Par exemple, chez Taylor, c’est un sujet que nous avons abordé au fil des années, parallèlement à l’introduction de certaines de nos finitions plus minces, venues améliorer les sonorités de nos instruments. Une finition trop épaisse limitera excessivement la résonnance et la musicalité de la guitare. Toutefois, ce dont vous ne vous rendez peut-être pas compte, c’est qu’une finition trop mince – voire pas de finition du tout – n’offrira pas suffisamment de contrôle sur l’atténuation : votre guitare pourrait délivrer des harmoniques dissonants, et parfois une voix stridente. Par conséquent, l’atténuation n’est pas forcément néfaste lorsqu’elle s’applique aux sonorités.

Vernissage au tampon

La finition des instruments de musique prit véritablement de l’ampleur au XVIIe siècle. Le violon donna le ton (tant au sens propre qu’au sens figuré) pour les finitions qui s’en sont suivies. Le vernissage au tampon (French polishing en anglais, littéralement le « polissage français », NDT), une technique de finition rendant le bois extrêmement brillant, a quitté l’univers des violons pour venir coloniser les guitares classiques et Parlor des XIXe et XXe siècles. La technique tire son nom de son emploi intensif en France par les ébénistes de l’époque victorienne. Ce procédé requiert beaucoup de travail : de la gomme-laque naturelle (une substance sécrétée par la cochenille) dissoute dans de l’alcool dénaturé est appliquée en de nombreuses couches minces, puis frottée au moyen d’un tampon imbibé d’huile. L’alcool s’évapore très rapidement ; ainsi, le temps de séchage entre chaque application est très court. L’inconvénient, c’est que chaque couche est si mince qu’il faut appliquer des centaines de couches (véridique) avant d’obtenir la surface extrêmement brillante tant prisée.

Laque de nitrocellulose

En 1921, l’entreprise de produits chimiques Dupont inventa la laque de nitrocellulose pour le secteur automobile. Première finition synthétique moderne, elle était durable, sèche au toucher en quelques minutes, et pouvait être appliquée au pistolet à peinture : à l’aube de la production de masse, c’était un produit idéal. Ce procédé fut rapidement adopté par les travailleurs du bois, notamment les luthiers.

La laque de nitrocellulose présentait cependant quelques problèmes. Tout d’abord, avec les méthodes de pulvérisation conventionnelles, l’efficacité du transfert (la quantité de finition atteignant sa cible plutôt que de finir dans les airs) était seulement de 10 pour cent environ. Sur une guitare en bois, les solvants requis pour l’application de cette laque nécessitaient plus de deux semaines de séchage à l’air. En réalité, ces émanations de solvants pouvaient perdurer pendant des mois, voire des années, rendant la finition plus mince, mais également plus dense. Au fil des années, les finitions en nitrocellulose ont aussi tendance à jaunir et, en cas de changements importants de température, de minuscules fissures peuvent apparaître. Pour certains collectionneurs de guitares vintage, de telles caractéristiques font partie du charme de l’instrument et le mettent en valeur.

Solvants et COV

Lors du lancement de la laque de nitrocellulose, on ne s’était pas rendu compte que les solvants utilisés allaient poser des problèmes sur certains points. En particulier, si la nitrocellulose était pulvérisée en usine, dans un environnement ouvert, elle libérait des taux importants de composants organiques volatiles (COV). Nombre d’entre eux sont dangereux tant pour la santé humaine que pour l’environnement. Certes, les COV sont omniprésents, et peuvent également être libérés naturellement. Ouvrez une bouteille de vin, et vous serez en présence de COV. Il s’agit simplement d’un gaz ; certains sont inoffensifs, mais d’autres non. Cependant, les COV libérés lorsque la laque de nitrocellulose est appliquée au pulvérisateur peuvent être toxiques et provoquer des effets indésirables sur la santé humaine, notamment une irritation à court terme des yeux, du nez et de la gorge, un essoufflement, des maux de tête, des nausées, des vertiges et des problèmes de peau. Les effets à plus long terme peuvent regrouper des lésions au niveau des poumons, du foie, des reins ou du système nerveux central. Les finitions à base de laque de nitrocellulose sont toujours couramment employées dans plusieurs secteurs, notamment la lutherie, mais dans des conditions d’application bien plus sûres et ce, afin de protéger les employés.

Évolution des finitions chez Taylor

Au fil du temps, les progrès scientifiques dans l’univers des plastiques et des polymères ont donné naissance à de nouvelles formes de finitions ; plusieurs d’entre elles, comme les vernis de conversion, les uréthanes, le polyuréthane, le polyester et l’acrylique, ont été adoptées par les fabricants de guitares. Concernant toutes ces finitions, il s’agit simplement de résines différentes, basées sur les évolutions de la science. Chacune d’entre elles libère un taux de COV qui lui est propre. Quand Taylor Guitars ouvrit boutique pour la première fois en 1974, la jeune entreprise adopta diverses finitions et méthodes d’application couramment employées à l’époque dans le secteur, allant de la laque de nitrocellulose au vernis de conversion, ou, ultérieurement, au polyuréthane. Chacune de ces finitions présentait des problèmes environnementaux qui la caractérisaient intrinsèquement, le dénominateur commun étant un temps de séchage long.

Aux alentours de 1985, Taylor cessa complètement de recourir aux finitions en laque de nitrocellulose. Les années passant, l’équipe Taylor en charge des finitions a continué à modifier radicalement nos procédés, passant d’une approche extrêmement manuelle et laborieuse à une science sophistiquée, basée sur la technologie.

La crise est la mère des inventions

Bob Taylor a toujours été quelqu’un d’autonome et d’inventif ; toutefois, la motivation peut parfois découler d’un facteur externe. Ce fut notamment le cas en 1991, quand Bob reçut une lettre de l’État de Californie l’informant que Taylor Guitars ne serait bientôt plus autorisée à employer un grand nombre des finitions couramment utilisées dans le secteur. Les autres luthiers pourraient y recourir, mais pas ceux implantés en Californie… Pour une entreprise jeune, avec de plus en plus d’employés, la pilule a dû être difficile à avaler.

Bob a une révélation

Peu de temps après, Bob se rendit à un séminaire sur l’emploi de la lumière ultraviolette (UV) pour accélérer le procédé de séchage des finitions. Il revint à l’usine et déclara : « C’est ce que nous devons viser. Je veux faire tout mon possible pour que nous développions une finition plus propre, avec photopolymérisation UV, pour nos guitares ». Le seul problème, c’est que la photopolymérisation UV n’existait pas encore pour les objets en 3D comme les guitares… Et les fabricants de finition ne se bousculaient pas franchement au portillon pour aider une petite entreprise œuvrant dans un secteur obscur. Nous embauchâmes donc un chimiste, qui collabora avec Bob et Steve Baldwin, responsable du service Finitions chez Taylor à l’époque, pour formuler une nouvelle finition et développer un procédé permettant d’obtenir une couche supérieure et un bouche-pores photopolymérisables par UV. Dans le même temps, Matt Guzzetta, concepteur d’outils et de machines chez Taylor, conçut et construisit une unité de photopolymérisation UV sur mesure. Ainsi, la finition était sèche en 30 secondes… Contre les 12 jours de temps de séchage à l’air nécessaires avec la laque de nitrocellulose.

La nouvelle finition était à base de polyester, contenait moins de solvants et diminuait ainsi les émissions nocives dans l’air. À la différence de la laque de nitrocellulose, la finition en résultant était bien moins susceptible de jaunir avec le temps et ne risquait pas de présenter des fissures en cas de fluctuations de température. En 1995, l’application d’une finition avec photopolymérisation UV faisait partie inhérente du processus de production : Taylor fut ainsi la première entreprise à adopter les finitions par ultraviolet. Elles se révélèrent d’ailleurs plus durables. De plus, moins de matériau était nécessaire, ce qui présentait également des avantages sur le plan sonore. La diminution drastique du temps de séchage vint renforcer l’efficacité de fabrication et entraîna une baisse spectaculaire des émanations de COV.

Vous vous souvenez des trois ingrédients fondamentaux des finitions conventionnelles citées plus haut : un élément solide, un liant, et un solvant ou un véhicule ? Comme l’explique Andy Powers, la finition avec photopolymérisation UV était révolutionnaire, car cette technologie éliminait essentiellement le besoin de recourir aux solvants.

« La finition par UV n’emploie qu’un élément solide et un liant », poursuit-il. « Les deux composants sont catalysés et passent de l’état liquide à l’état solide. Aucun solvant n’est nécessaire pour leur permettre de s’étaler. En d’autres termes, l’élément solide et le liant se présentent tout d’abord sous une forme qui s’étale ; leur état évolue dès qu’ils sont répartis sur la surface au moyen de la lumière UV. Ainsi, on utilise moins de solvants, car on en élimine le besoin. C’est aussi pour cette raison que l’on ne pulvérise pas dix couches, dont 85 % s’évaporeraient ; on en pulvérise deux, et la quasi-totalité demeure en place, sauf la minuscule partie qui sera poncée ou polie ».

C’est bien pour l’entreprise. C’est plus sûr pour les employés. C’est mieux pour l’environnement.

« Buffy the Guitar Slayer » et l’attraction électrostatique

La grande avancée qui suivit chez Taylor fut motivée par une volonté de soulager la contrainte physique liée au processus de polissage manuel et d’améliorer l’uniformité d’une guitare à l’autre. La mise en place d’une nouvelle technologie était un défi, et les premiers efforts visant à programmer un système de polissage robotisé nous poussèrent à l’affubler du surnom de « Buffy the Guitar Slayer » [jeu de mots sur le verbe to buff, « polir », et la série « Buffy contre les vampires », en anglais Buffy the Vampire Slayer, NDT]… Au fil du temps, l’équipe parvint à remédier au problème.

Plusieurs années plus tard, la technologie robotique fut à nouveau employée, cette fois-ci pour la pulvérisation des finitions. Le résultat ? Un transfert plus efficace et, en retour, moins de pulvérisation hors cible et de gaspillage de matériaux. L’efficacité du transfert fut en outre améliorée grâce à l’adoption de la technologie d’attraction électrostatique entre la finition et la guitare : elle intègre un atomiseur rotatif et un environnement à la température contrôlée pour optimiser l’attraction de la finition. Au final, l’efficacité du transfert passa de 15 pour cent environ avec la pulvérisation manuelle, à près de 85 pour cent avec la méthode robotisée/électrostatique. Là encore, moins de COV, moins de gaspillage, plus d’uniformité et un lieu de travail plus sûr.

Et que cela soit dit : ces nouvelles technologies robotiques n’ont remplacé aucun employé. Nous avons gardé tout notre personnel. Nous lui avons juste un peu facilité la vie et avons grandement réduit l’empreinte environnementale de l’entreprise.

Notre système de polissage robotisé contribue à une meilleure uniformité et permet de ne plus recourir au polissage manuel, très exigeant physiquement

Encore plus mince

Chez Taylor, l’arrivée d’Andy Powers en 2011 coïncida avec le début d’une ère marquée par le développement de finitions encore plus minces. Ces efforts révolutionnaires nécessitèrent un procédé de fabrication encore plus strict : en effet, cette finition encore plus mince réduit votre marge d’erreur au niveau de la fabrication. Quelle que soit la finition, vous n’« accumulez » pas de multiples couches ; au lieu de cela, vous poncez jusqu’à atteindre le niveau désiré. À des fins d’améliorations sonores, Andy voulait une finition plus mince. Avec son équipe, Chris Carter, le successeur de Steve Baldwin, contribua à réduire l’épaisseur de notre finition brillante, passant de 6 mils (0,15 mm) à 3,5 mils (0,09 mm) sur certains modèles. Pour vous donner une idée, une feuille de papier standard mesure 0,08 mm d’épaisseur. (Et au cas où vous vous poseriez la question, on peut mesurer précisément l’épaisseur d’une finition sur une guitare à l’aide d’une jauge à ultrasons).

Finition à base d’eau

En 2019, Taylor commença à employer une finition précatalysée à base d’eau sur certains modèles. Cette dernière offre une forte adhérence lors de l’application, et émet encore moins de COV nocifs. Outre le fait qu’elle soit encore plus respectueuse de l’environnement, de nombreux musiciens déclarent que les finitions à base d’eau sont plus agréables au toucher.

Chez Taylor Guitars, un trajet fortuit en voiture et une pandémie mondiale sont à l’origine des finitions à base d’eau. Alors que Bob Taylor était au volant de sa nouvelle Tesla, accompagné de Chris Carter, les deux hommes admiraient le tableau de bord en bois. Chris pensait qu’il avait reçu une finition à base d’eau, et promit à Bob de se pencher sur la question. Peu de temps après, Chris commença à faire des expériences et à mener des tests sur des corps de guitares ayant été mis au rebut. Environ six mois plus tard, il était confiant : nous possédions une finition satinée alternative, plus sûre et plus facile à employer que le vernis de conversion. Chris en parla à Andy Powers et, quelques semaines plus tard, Andy commença à s’en servir sur un prototype encore secret sur lequel il travaillait. Les tests donnèrent d’excellents résultats.

Malheureusement, le 19 mars 2020, la pandémie de COVID-19 imposa la fermeture inattendue de l’usine d’El Cajon, suivie quelques jours plus tard par la fermeture de celle de Tecate. On nous demanda de rentrer chez nous, purement et simplement, comme tout le monde sur cette planète. Survint alors quelque chose d’improbable… Les gens commencèrent à s’ennuyer. Nombre d’entre eux dépoussiérèrent leur vieille guitare ou décidèrent d’en acheter une nouvelle.

Notre série American Dream naquit à cette époque : elle constituait une réaction pragmatique face à la réalité du retour au travail et de la fabrication de guitares en plein cœur d’une pandémie, alors que les chaînes d’approvisionnement étaient perturbées et les livraisons imprévisibles. Pour résumer, après avoir jeté un rapide coup d’œil à notre stock de bois, Bob et Andy commencèrent à évoquer l’idée de « faire avec ce qu’il y avait dans les placards » et de fabriquer une guitare fonctionnelle, dotée de la construction en bois massif et du barrage V-Class de Taylor, mais qui serait produite aux États-Unis et proposée à un prix plus abordable. Les guitares American Dream nées de cette démarche rencontrèrent un immense succès. Toutefois, on parla moins du grand pas en avant que fit Taylor à l’époque en recourant aux finitions à base d’eau.

Lorsque les équipes à effectif réduit furent autorisées à revenir à l’usine, en respectant de nouvelles normes de sécurité et de distanciation sociale, elles étaient sous pression. Nous devions survivre en tant qu’entreprise, et nous devions faire le maximum avec le minimum. Un procédé de finition plus rapide et moins laborieux serait bénéfique, et Chris et son équipe étaient prêts : leur nouvelle finition à base d’eau fut finalement appliquée sur plusieurs des nouveaux modèles d’American Dream, ainsi que sur la nouvelle GT Urban Ash. Le succès fut immédiat : cette finition fut considérée comme plus durable qu’un vernis de conversion. De plus, le procédé d’application était plus respectueux de l’environnement.

La sobriété est la clé du succès

Dans de précédents articles de Wood&Steel, j’ai mentionné que le premier aspect le plus important, et souvent le plus ignoré, de la pérennité, c’était l’efficacité. Tout simplement, le fait d’utiliser moins de choses. Les innovations de Taylor en matière de finitions de guitares en sont un bon exemple. En Californie, les réglementations environnementales toujours plus nombreuses ont motivé l’élaboration d’une finition polyester plus propre, plus mince et photopolymérisée par UV. Une initiative destinée à soulager la contrainte physique du procédé de polissage manuel (et accroître l’uniformité) a ouvert la voie à une ère de robotisation du polissage et de la pulvérisation, entraînant une meilleure efficacité du transfert. Un tour dans la Tesla de Bob, suivi d’une pandémie, a accéléré notre adoption des finitions à base d’eau. Toutes ces actions nous ont poussés à employer des matériaux plus sûrs… Et surtout, moins de matériaux. C’est mieux pour Taylor Guitars. C’est mieux pour nos employés. C’est mieux pour l’environnement. Et c’est mieux pour les musiciens.

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En cette époque de changement climatique, il importe encore plus qu’avant de faire pousser le bon arbre au bon endroit. Voici pourquoi.

Au cours de la décennie écoulée, la reforestation est devenue un mouvement universel. Envisagez-la comme l’équivalent du festival de musique le plus important (et le plus long) du monde, avec des événements en direct se déroulant sur des scènes partout sur Terre. Les têtes d’affiche regroupent le Défi de Bonn, qui vise à restaurer à l’échelle internationale 350 millions d’hectares de paysages dégradés et déboisés d’ici 2030 ; l’Accord de Paris, créé pour lutter contre le changement climatique ; et la New York Declaration on Forests (Déclaration de New York sur les forêts), un plan mondial destiné à interrompre la déforestation planétaire : cette initiative est soutenue par 200 signataires, notamment des gouvernements nationaux, des entreprises multinationales, des groupes représentant des communautés indigènes et des organisations non gouvernementales.

Les deuxièmes parties pourraient inclure des efforts de reboisement locaux comme l’Initiative 20×20 en Amérique latine, et l’AFR100 (Initiative pour la restauration des forêts et paysages forestiers) en Afrique. Sur les scènes annexes de plus petite taille, vous trouverez des initiatives locales et émergentes, où l’ancrage communautaire est souvent le plus profond. C’est ici que vous verrez le travail de Taylor Guitars via l’Ebony Project au Cameroun, Paniolo Tonewoods à Hawaï, ou encore les efforts que nous déployons actuellement avec les arbres urbains, dans notre État d’origine, la Californie. Dans le même temps, d’innombrables autres projets sont menés dans le monde entier, faisant résonner leurs accords sur des scènes alternatives, voire même sur le parking.

Dans son ensemble, l’échelle des initiatives de reforestation actuellement en cours ou en pourparlers connaît une ampleur sans précédent. Ainsi, nous nous sommes dit que le moment était venu de vous faire part de quelques-unes de nos réflexions sur ce sujet de plus en plus brûlant. Tout d’abord, force est d’admettre que la Terre possède plusieurs écosystèmes importants, et que tous ne sont pas dominés par une couverture arborée. Cela comprend les canopées ouvertes, les tourbières, les prairies, le chaparral, la toundra et le désert. Partons donc du principe que je parle de reforestation dans les zones où cela est approprié.

Forêts et agriculture

Bien que le fait de faire pousser des arbres semble être un acte relativement simple, comme grand nombre d’autres choses, il n’est pas si facile de décider quoi planter et quand s’y consacrer. Par exemple, pour subvenir aux besoins d’une population mondiale de 7,8 milliards de personnes (pour l’instant), avec une augmentation croissante de la demande en nourriture, fibres et combustibles, les terres arables sont précieuses. Le mot « arable » vient du mot latin arabilis, signifiant « qui peut être labouré ». Il s’agit d’une terre plane où il est le plus efficace économiquement parlant de cultiver des semences saisonnières ou des prairies temporaires à des fins de fauchage ou de pâturage. La concurrence pour ces terres est l’une des raisons pour lesquelles, dans les régions tempérées, vous avez tendance à voir des vestiges de forêts natives à flanc de colline ou dans des ravins, là où l’activité agricole serait coûteuse. Cela explique également pourquoi un si grand pourcentage de l’expansion agricole a lieu dans les tropiques, où l’on trouve de vastes zones de terres planes, avec peu de roches et beaucoup de soleil. Plus de 70 pour cent de la perte en forêt tropicale est due à la conversion vers des zones de production agricole à grande échelle.

Plus de 70 pour cent de la perte en forêt tropicale est due à la conversion vers des zones de production agricole à grande échelle.

Répondre aux besoins mondiaux en constante augmentation de nourriture, de fibres et de combustibles dans une époque de changement climatique permet d’expliquer pour quelle raison la plupart des projets de reboisement les plus importants de ces quelques dernières décennies ont priorisé la plantation de certaines espèces d’arbres rentables et souvent exotiques. Cela pourrait également contribuer à expliquer pourquoi vous voyez souvent deux statistiques semblant contradictoires : dans certains pays, la couverture forestière augmente globalement, alors que la surface de forêt native diminue. Il n’existe pas de définition universellement consensuelle de la forêt, et encore moins de la reforestation. Votre opinion change probablement suivant votre domaine d’activité, que vous soyez professionnel de l’huile de palme, forestier, écologiste, scientifique social, activiste environnemental ou fonctionnaire gouvernemental.

D’un point de vue économique, les espèces exotiques bénéficient souvent d’années, voire de décennies, de croissance rapide ; en effet, elles sont mises à l’abri des prédateurs naturels de leur milieu d’origine. Faire pousser des arbres permet de séquestrer du carbone, et le bois est de plus en plus vu comme un matériau de construction respectueux de l’environnement, à la différence de l’acier ou du béton. Faire pousser davantage d’arbres peut également réduire la vitesse de déforestation des forêts natives environnantes, car les personnes auront peut-être moins besoin d’y recourir pour leurs besoins en bois de construction ou de chauffage. Ainsi, il est judicieux d’avoir à notre portée du bois à croissance rapide et à rotation courte, mais nous devons équilibrer notre gamme. Revenons à notre planète (et notre festival métaphorique) : pour survivre, nous devons faire des choix informés et délibérés, et nous avons besoin de diversité pour être résilients.

D’un point de vue écologique, la culture d’arbres natifs offre le meilleur retour sur investissement qui soit. En effet, les espèces natives ont évolué de manière à affronter la flore et la faune environnantes, et survivre dans une relation symbiotique. De plus, les espèces d’arbres natifs ont tendance à favoriser une présence accrue d’insectes, une importante source d’alimentation pour les oiseaux ; en retour, ces derniers distribuent les graines et contribuent à la reproduction d’une grande variété de plantes. Par ailleurs, des populations d’insectes saines s’attaquent aux plantes natives, contrôlant ainsi leur nombre. Il n’est pas possible de donner trop d’importance à la protection et à l’expansion des espaces de forêts natives. C’est un fait qui se précise alors que nous bénéficions de données supplémentaires quant aux systèmes écologiques qui étayent la vie sur Terre.

« The Climes They Are a-Changin’ »

Les conversations portant sur quoi planter et quand planter ne sont pas nouvelles. Quel que soit votre avis sur la question, le changement climatique bouleverse tout. C’est une force motrice derrière de nombreux efforts de reforestation financés internationalement, alors que les décideurs politiques mobilisent des fonds et recherchent des motivations pour ralentir, réduire et voire, au final, inverser les émissions de gaz à effet de serre. Cependant, le changement climatique impacte également l’arboriculture en elle-même. Pour comprendre comment, jetons un œil à l’Islande, cette île aux volcans actifs située dans la région de l’Atlantique nord.

Bien que les gens puissent s’imaginer ce pays comme une terre au sable et aux champs de lave caractéristiques, avec des montagnes et des glaciers, cette île était en réalité très boisée auparavant. Avec sa colonisation il y a de cela quelque 1 000 ans, les espaces ont été déboisés, et le bétail est arrivé, exposant le sol sur cette terre indéniablement battue par les vents, créant ainsi des conditions qui ont empêché le retour de la forêt.

Dans une tentative de reboisement, les Islandais commencèrent à replanter des espèces natives ; toutefois, ils se rendirent compte après quelques décennies que la nouvelle forêt se mourait. Les conditions avaient changé : les hivers étaient plus doux, et les étés plus longs. De nombreux arbres natifs ne pouvaient pas survivre.

Les arbres changent progressivement de latitude ou d’altitude. Eh oui, au fil du temps, les arbres migrent également.

Lorsque le pays intégra plusieurs espèces exotiques, mieux adaptées aux conditions actuelles, la forêt commença à s’étoffer. La conclusion à en tirer ? Dans certains endroits, le changement climatique est plus rapide que l’évolution des nouvelles caractéristiques des arbres qui permettent de déterminer, par exemple, la quantité de chaleur dont ils auront besoin l’été, leur tolérance face à la sécheresse ou encore le moment où commencer ou cesser de les faire pousser saisonnièrement. Dans les régions du monde entier, nous observons des plantes et des animaux abandonner leur territoire historique et se déplacer vers des zones plus adaptées, ou disparaître, purement et simplement. Les poissons tropicaux migrent vers le nord ou le sud de l’Équateur pour trouver des eaux plus fraîches. Les arbres changent aussi progressivement de latitude ou d’altitude. Eh oui, au fil du temps, les arbres migrent également.

Autre exemple (plus proche de nous, chez Taylor Guitars) de la manière dont le réchauffement climatique change la donne : le gouvernement américain prône à présent la plantation d’« arbres convenant au changement climatique » dans les villes californiennes. Ces arbres sont adaptés aux conditions environnementales changeantes, telles que la probabilité accrue de sécheresse. Nombre des espèces suggérées proviennent d’endroits comme l’Australie, l’Inde, le Mexique ou le Brésil.

Continuer à faire pousser

Le changement climatique est une question très épineuse, et les recherches scientifiques indiquent que le mieux que nous puissions faire pour atténuer son impact serait de réduire notre consommation de combustibles fossiles. L’arboriculture n’est pas une panacée, mais c’est une excellente idée. Ainsi, nous tentons dans le même temps de restaurer des systèmes naturels tout en prenant soin de notre population mondiale en constante augmentation… Cela peut parfois nous donner l’impression d’avoir les Sex Pistols sur une scène, et l’Orchestre philharmonique de New York sur une autre.

Le 1er mars 2019, l’Assemblée générale de l’ONU a officiellement adopté une résolution, déclarant la période 2021-2030 comme la Décennie des Nations unies pour la restauration des écosystèmes. En 2020, le Forum économique mondial de Davos a lancé la plateforme Mille milliards d’arbres pour la soutenir. Par le biais d’initiatives telles que TerraMatch, l’équivalent d’un site de rencontres pour les arbres, ils financent des groupes locaux expérimentés, se consacrant à la reforestation de manière appropriée. De plus, les chercheurs voient mieux les endroits où les arbres poussent au moyen de satellites, contribuant ainsi à surveiller les progrès vers ces objectifs ambitieux. Où que nous posions les yeux, il semble que quelque chose se passe.

Alors que nous sommes aux prises avec les difficultés et les complexités du reboisement dans le monde entier, il est utile de garder à l’esprit que les données archéologiques et ethnobotaniques démontrent que l’humanité a survécu et prospéré en manipulant l’environnement et en déplaçant faune et flore d’un endroit vers un autre. À présent, il convient à nos besoins d’améliorer – et non d’appauvrir – le monde qui nous entoure. Comme le dit le proverbe : « Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a 20 ans. Le deuxième meilleur moment, c’est maintenant. »

Avec les bons partenaires et les bonnes ressources en place, les connaissances locales et l’autonomisation des communautés concernées, nous pouvons faire de notre festival mondial du reboisement un événement qui perdurera encore et encore.

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Avec deux projets de plantation en préparation, la collaboration de Taylor avec des partenaires tels que West Coast Arborists met en lumière les défis et les avantages de la création d’une économie circulaire autour des arbres urbains.

Dans d’autres sections de ce numéro de Wood&Steel, vous découvrirez des articles sur deux nouvelles guitares élaborées à partir d’Urban Ash™ : la GT Urban Ash et la 326ce, une Grand Symphony originale équipée de notre pan coupé avec rosace. Ces guitares viennent rejoindre la 324ce Builder’s Edition, présentée au NAMM d’hiver pour lancer l’année 2020. Nous nous approvisionnons en frêne (également connu sous le nom de frêne mexicain) auprès de notre paysagiste local, West Coast Arborists, Inc. (WCA), qui propose des services professionnels d’entretien et de gestion arboricole pour près de 300 organismes publics, notamment des villes et des comtés en Californie et en Arizona.

Nous adorons l’Urban Ash en tant que bois de lutherie. En réalité, Bob Taylor a commencé à le surnommer « l’acajou de Californie du Sud » ; à vrai dire, jusqu’à ce que nous jetions notre dévolu sur cette essence, il n’existait aucune infrastructure pour amener de manière rentable ce bois à notre usine avec la qualité, la quantité et la prévisibilité nécessaires pour que cela fonctionne. Les frênes mexicains sont disséminés dans l’ensemble du vaste paysage de la Californie du Sud, tant sur des domaines publics que privés, dirigés par une multitude de municipalités, chacune avec sa propre sous-division de juridictions. Lorsqu’une ville doit abattre un arbre, un paysagiste vient procéder en toute sécurité à la coupe, nettoie les déchets, plante un autre arbre si cela lui a été demandé ; l’ensemble du système a été conçu de manière à ce que les débris soient éliminés aussi rapidement et aussi peu onéreusement que possible. Cela semble logique, sauf si vous souhaitez faire quelque chose de ce bois.

Bien évidemment, quelques petits ateliers ou artisans récupèrent depuis longtemps le bois urbain via des réseaux informels ou des relations personnelles, mais l’arrivage n’est pas prévisible, et la grande majorité du bois en bon état est éliminée avant que quiconque n’ait même eu vent de son existence. Tout bien considéré, acheter du bois urbain pour construire un modèle dédié de guitare, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

Pourquoi ? Pour faire simple : la pratique et les infrastructures relatives à l’abattage des arbres urbains ont évolué en ne faisant que peu de cas du besoin d’identification du bois utilisable ou de sa mise à disposition auprès des travailleurs du bois ou des fabricants. Avec un nombre si conséquent d’organismes, de juridictions et d’avocats, il est simplement plus facile de s’en débarrasser.

Il y a plusieurs années de cela, un superbe acacia à bois noir (mimosa à bois noir) était en train d’être abattu dans une école à environ une rue de la maison d’Andy Powers à Carlsbad, en Californie. Andy étant Andy, il se rendit sur place et remarqua une section « vraiment spéciale » dans la partie inférieure du tronc, avec un superbe coloris ; à l’endroit où l’écorce s’était détachée, il put observer des figures ondulées. Les élagueurs étaient en train de couper les branches et de débiter l’arbre en sections de plus petite taille, plus faciles à manipuler en vue de leur élimination, quand Andy leur demanda s’il pouvait récupérer le morceau qu’il avait repéré, montrant son atelier et proposant même de venir le chercher lui-même avec son petit tracteur Kubota. Sans surprise, il essuya un refus poli. Au final, tout ce bois fut broyé. J’ai entendu cette histoire plus d’une fois, et je peux toujours distinguer la légère pointe de tristesse dans la voix d’Andy lorsqu’il songe aux guitares qu’il aurait pu construire.

Le partenaire idéal

Pour un fabricant comme Taylor Guitars, cela fait longtemps que les complications entourant de manière significative l’approvisionnement en bois urbain sont une frustration mineure. Cela fait des années que Bob Taylor construit des guitares et, lorsque l’on aborde les arbres urbains qui ont déjà été abattus, je l’ai déjà entendu dire plus d’une fois : « Dès qu’ils savent que tu les veux, tu ne peux plus les avoir ».

Toutefois, il s’avère qu’il existait un endroit, et une entreprise (WCA) avec qui Taylor pourrait parvenir à fabriquer une gamme dédiée de guitares employant du bois urbain. L’ironie de la situation, c’est que cette société se trouvait juste à côté de l’usine ! En réalité, il arrive que certains jours je voie passer ses camions depuis la fenêtre de mon bureau. WCA est notre paysagiste local, ici, à El Cajon. L’entreprise traite également de grands volumes, en s’occupant de plus de six millions d’arbres disséminés dans tout l’État. Elle possède l’infrastructure, ainsi qu’un logiciel d’inventaire des arbres qui lui montre les espèces et les dossiers d’entretien de chaque arbre des endroits où elle exerce. Comme je l’ai appris, elle dispose également d’une cour de tri du bois assez unique à Ontario, en Californie, à un peu moins de 200 km de l’usine Taylor. Encore plus important : elle était également désireuse de s’éloigner des sentiers battus.

Jusqu’à l’an 2000 environ, la majeure partie du bois qui arrivait dans la cour d’Ontario était vendue en tant que bois de chauffe ou enfouie ; cependant, pour devancer les régulations d’État et compenser les frais d’élimination, WCA a commencé à séparer les espèces de bois au fur et à mesure de leur arrivée. À Ontario, ce n’était pas la place qui manquait. L’entreprise s’est ensuite mise à sceller les extrémités des grumes de qualité pour empêcher leur fendillement. Elle a fait l’acquisition d’une scie portable Wood-Mizer, lançant ainsi une initiative de recyclage du bois urbain du nom de Street Tree Revival, principalement axée sur la vente de plaques aux bords bruts et de bois de construction aux dimensions voulues.

Cela étant, la première fois que quelqu’un de chez Taylor Guitars s’est rendu là-bas, la chaîne d’approvisionnement capable de transformer des arbres urbains abattus en une guitare Taylor n’était pas encore optimisée. WCA avait un fonctionnement sophistiqué lui permettant de planter des arbres et de les entretenir, ou de les abattre en toute sécurité le cas échéant ; cependant, dans sa cour d’élimination, elle ne disposait que d’une capacité de coupe basique, et de la possibilité de gérer les particularités du bois urbain, comme des morceaux de clôture métallique ou des clous parfois incrustés dans les arbres urbains. De plus, bien que la société possédât un logiciel pour suivre les arbres de son réseau, seuls ceux se dressant dans un rayon de 40 à 80 km étaient ramenés à Ontario. Sur le plan économique, cela n’avait aucun sens de transporter les arbres plus loin juste pour les transformer en bois de chauffe, et elle avait déjà plus de plaques brutes que ce qu’elle pouvait vendre.

Cette infrastructure pouvait-elle réellement approvisionner une gamme dédiée de guitares Taylor ? Cela pourrait-il être quelque chose de durable ? Un investisseur en capital-risque aurait peut-être renoncé, mais à nos yeux, si cela ne fonctionnait pas ici, ça ne pourrait pas marcher ailleurs non plus.

Soyons clairs : cela fait des décennies que des gens dirigent des activités liées au bois urbain, mais je pense qu’il est juste de les décrire comme des entreprises provinciales : tenaces, mais à petite échelle et existant de manière relativement isolée les unes envers les autres. Ce que nous proposions était différent. Il y avait plusieurs choses que nous devions résoudre au fur et à mesure de nos avancées, mais dans la vie, les choses ont tendance à arriver parce que les gens décident qu’il est temps qu’elles surviennent. Et dans notre cas, Bob Taylor, Pat Mahoney (fondateur de WCA) et Steve McMinn (Pacific Rim Tonewoods) ont décidé qu’il était temps.

Envisagez les guitares fabriquées à partir de bois urbain comme les premiers panneaux solaires. Pendant des décennies, les panneaux solaires n’avaient aucun sens sur le plan économique, mais néanmoins, les gens les achetaient car ils pensaient que c’était quelque chose de judicieux. Une grande partie de l’élan manufacturier était alimenté grâce à des subventions et des bourses. Au fil du temps, la technologie s’est améliorée, les problèmes ont été surmontés grâce aux innovations, les chaînes d’approvisionnement ont évolué, et une infrastructure de fabrication viable a été créée. Aujourd’hui, je peux observer des panneaux solaires installés sur des toits dans toute la Californie du Sud, et ils permettent aux gens de faire des économies et de réduire leur consommation de combustibles fossiles. L’idée a fait du chemin depuis que l’université du Delaware a créé Solar One, l’un des premiers bâtiments solaires, en 1973. Nous ne demandons pas – et n’avons pas besoin – de subvention ou de bourse pour fabriquer des guitares, mais certaines choses intéressantes sont en train de se passer sur le plan national en ce qui concerne la plantation d’arbres urbains, la création d’emplois et l’apport de services environnementaux.

Des subventions pour planter des arbres

Lorsque nous avons présenté la 324ce Builder’s Edition au NAMM d’hiver 2020 à Anaheim, j’avais rédigé un article dans Wood&Steel à propos de l’importance des arbres urbains et de la nécessité d’en planter davantage. J’avais également mentionné notre intérêt quant au fait d’être un cas-type, permettant de créer une économie circulaire qui générerait de l’emploi et soutiendrait la plantation, l’entretien, l’abattage et la reconversion des arbres urbains. Nous n’en sommes évidemment qu’aux prémices, mais avec la sortie de la 326ce et de la GT Urban Ash, nous voulions vous faire part de nos progrès.

Ici, en Californie, l’agence Department of Forestry and Fire Protection (CAL FIRE) possède un programme de foresterie urbaine et communautaire qui offre une assistance technique, ainsi que des subventions aux administrations locales et aux groupes à but non lucratif disséminés dans l’État pour optimiser les avantages des forêts urbaines. Les projets financés sont conçus pour se coordonner à la loi California Global Warming Solutions Act de 2006. Pensez à des concepts comme la séquestration du carbone, les services environnementaux relatifs à la purification de l’air et de l’eau, la gestion des eaux pluviales, l’utilisation réduite des énergies, la santé publique ou encore des initiatives telles que la revitalisation urbaine et la fabrication de produits utiles, notamment des énergies plus propres ou du bois de qualité… Si l’un des éléments de cette liste vous parle, alors plantez des arbres urbains et prenez-en soin.

Et grâce à Mike Palat, Directeur régional de WCA à San Diego, Taylor Guitars fait dorénavant partie de deux projets bénéficiant d’une subvention CAL FIRE. Mike a été l’une des premières personnes que j’ai rencontrées lorsque Bob m’a demandé de commencer à me pencher sur les arbres urbains. Il m’a aidé à acquérir des connaissances sur le sujet, notamment sur le labyrinthe kafkaïen qui accompagne les démarches en ce sens. Mike et moi-même siégeons à présent au conseil de Tree San Diego, un organisme à but non lucratif dédié à l’accroissement de la qualité et de la densité de la forêt urbaine de San Diego. Il existe des organismes similaires aux États-Unis et, de plus en plus, dans le monde entier.

Cette année, Tree San Diego a reçu une subvention de CAL FIRE pour planter plus de 1 500 arbres sur des propriétés résidentielles privées dans des communautés défavorisées du comté de San Diego, notamment une réserve dans le comté d’East County, en 2021. Le projet s’intitule Branch Out San Diego et recourt aux données d’imagerie aérienne fournies par FireWatch, basée à San Diego, qui repousse véritablement les limites de l’imagerie aérienne pour quantifier et suivre les bienfaits des arbres et des forêts urbaines. Les partenaires locaux Mundo Gardens et One San Diego favoriseront la sensibilisation des communautés et promouvront des événements relatifs à l’éducation et à la plantation, en veillant à ce qu’une fois plantés, les arbres soient arrosés, paillés et surveillés. Le personnel de Taylor se joindra à eux, et nous ferons en sorte que le message soit diffusé. Nous vous en dirons plus le moment venu.

Taylor Guitars s’est également engagée dans le cadre d’une seconde subvention CAL FIRE, accordée au California Urban Forests Council, un groupe avec lequel WCA est impliquée de longue date. La subvention AMPlifying California’s Urban Forestry Movement cherche à améliorer et diversifier les forêts urbaines dans les communautés défavorisées et à faibles revenus dans toute la Californie et ce, en plantant quelque 2 000 arbres dans des villes à l’échelle de l’État en 2021. Le nom « AMPlifying » a été inspiré par l’implication de Taylor et son soutien au projet. Nous vous en parlerons davantage lorsque nous aurons plus d’informations, mais les villes où le projet a été confirmé regroupent : Chino, Concord, Glendora, Livermore, Orange, Palm Springs, Pico Rivera, Paramount, Santee, Tracy et Woodland. Ces deux subventions mettent l’accent sur la plantation et l’entretien des arbres dans des communautés défavorisées et à faibles revenus ; en effet, c’est un fait que les quartiers aisés tendent à avoir plus d’arbres (et tous les bienfaits associés mentionnés ci-dessus), ce qui n’est pas le cas des quartiers moins riches.

Comme nous l’avions dit dans un précédent article, il importe de comprendre que davantage d’arbres signifient au final un rendement plus important, et davantage d’arbres qui vivront leur vie jusqu’au bout à l’avenir. C’est une histoire de mathématiques basiques ; même de nos jours, de nombreux paysagistes et fonctionnaires municipaux luttent pour faire face aux frais d’élimination. Définir une économie circulaire qui crée des emplois et soutient la plantation, l’entretien, l’élimination et la reconversion des arbres urbains va devenir de plus en plus important. Taylor Guitars aura d’autres arguments à vous communiquer à ce sujet dans des futurs numéros de Wood&Steel. Comme Bob aime à le dire, « Investissez dans l’inévitable ».

Scott Paul est le Directeur de la pérennité des ressources naturelles.

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Une raison importante pour laquelle nous voulons apporter un objectif à ces projets, au-delà de notre volonté d’agir avec transparence, est de démontrer ce qu’il est possible et d’inspirer les autres. Nous sommes peut-être « juste » un fabricant de guitares, mais avec une pensée innovante, un état d’esprit collaboratif et la volonté de persévérer, nous pensons que beaucoup de choses peuvent être accomplies.

Pendant ce temps, alors que nous continuons à façonner notre nouvelle plate-forme numérique dynamique pour le Wood&Steel, nous sommes impatients de fournir une gamme de contenu plus immersive autour de ces trois projets, le tout dans le but d’enrichir votre point de vue avec ce travail. À bien des égards, l’expérience du site Ebony Project website que nous avons lancé en 2018 a préparé le terrain pour le type de récit que nous espérons vous apporter, et avec le temps, nous prévoyons de créer encore plus de ces communications à travers ce nouveau format Wood & Steel.

Cameroun: L’ Ebony Project

Le voyage de l’Ébène: de la forêt à la touche du manche
Suivez le cycle de vie d’un arbre en ébène, d’une plante dans une pépinière communautaire au Cameroun à la forêt, où il grandira et grandira pendant de nombreuses décennies; jusqu’à l’exploitation Crelicam dans la capitale du pays, Yaoundé; puis à la principale usine Taylor à El Cajon en Californie; et finalement entre les mains d’un musicien en tant que composant intégral d’une guitare.

Si vous ne savez pas ce qui a été développé avec ce que nous appelons l’Ebony Project, permettez-moi de récapituler. Tout a commencé en 2011, lorsque Taylor et le fournisseur espagnol de bois de lutherie Madinter ont acheté l’exploitation d’ébène Crelicam à Yaoundé, au Cameroun. Nous l’avons fait pour plusieurs raisons, mais d’abord et avant tout, cela nous a permis d’assumer la responsabilité directe de notre approvisionnement en ébène, un bois de lutherie important que notre industrie utilise traditionnellement. (Chaque guitare Taylor dispose d’une touche et d’un chevalet en ébène.) En bref, une fois que Crelicam a été acheté, la vision uniquement financière a dès lors cessé d’exister pour nous.

Certes, les premières années ont été difficiles, mais nous avons lentement apporté des améliorations physiques indispensables à l’usine, des conditions de travail modernes et une efficacité accrue. En 2013, nos efforts ont été récompensés par l’ U.S. Secretary of State’s Award for Corporate Excellence, qui reconnaît et prime une entreprise américaine qui respecte les normes commerciales les plus élevées et ajoute de la valeur aux communautés avec lesquelles elles exercent leurs activités à l’étranger.

Vers la même époque, nous nous sommes également intéressés à la plantation d’ébène pour l’avenir. Nous avons créé une pépinière d’ébène à Crelicam, mais les premiers résultats ont été mitigés. Alors que Bob Taylor et d’autres tentaient de rechercher la multiplication de l’ébène, ils ont appris qu’il y avait un manque surprenant d’informations disponibles concernant l’espèce elle-même (Diospyros crassiflora Hiern). Bob a commandé une publication de littérature indépendante, qui a confirmé le manque d’information de base sur l’écologie de l’ébène, comme la façon dont l’arbre se reproduit. L’examen a conclu que la sylviculture de l’ébène africain était en grande partie incomplète.

Pour cette raison, en 2016, nous avons lancé l’Ebony Project en partenariat avec le Congo Basin Institute (CBI). Le plan était de mener des recherches fondamentales sur l’écologie de l’ébène et de planter 15.000 ébéniers dans plusieurs petites communautés qui avoisinent la réserve forestière du Dja, un site du patrimoine mondial de l’UNESCO dans le sud-est du Cameroun. Parce que la sécurité alimentaire est un problème important dans cette région, les plantations comprennent également des arbres fruitiers pour fournir une source de nourriture récurrente aux communautés participantes. Bob et son épouse Cindy ont personnellement financé l’ensemble du projet. (Pour en savoir plus sur ces efforts, consultez l’ Ebony Project website avec quelques anciens numéros de Wood & Steel, dont le numéro Vol. 91 / Summer 2018 et le numéro Vol. 94 / Summer 2019.   

Dès lors, le Dr Vincent Deblauwe du CBI et son équipe de recherche ont fait plusieurs découvertes scientifiques marquantes, y compris certaines des premières documentations sur les insectes qui pollinisent la fleur de l’ébénier et les mammifères qui dispersent les graines. Ils ont eu beaucoup de succès dans la production et la plantation d’ébène et cette année, nous dépasserons notre objectif initial de planter 15.000 arbres. Plusieurs milliers d’arbres fruitiers ont également été plantés.

En 2019, les prévisions de conservation de l’ébène d’Afrique de l’Ouest ont été améliorées sur la Liste Rouge de l’UICN des espèces menacées – en partie grâce à une meilleure compréhension des espèces due au travail du Dr Deblauwe. Cette même année, une étude de faisabilité à plus grande échelle pour l’Ebony Project a été achevée, suivant les directives de l’accord de partenariat Public-Privé entre Taylor Guitars et le ministre camerounais de l’environnement signé lors des négociations de la Convention des Nations Unies sur le climat à Bonn, en Allemagne, en 2017. Considérons cette étude de faisabilité à plus grande échelle comme une feuille de route pour faire grandir le projet au-delà de ce que Bob et Cindy peuvent financer seuls. Cette année, nous avons salué l’aide de la Fondation Franklinia et de l’Université de Californie, dont les contributions soutiendront davantage la recherche scientifique en cours et ont permis au projet de passer d’un total initialement prévu de six villages à huit d’ici la fin de cette année. En 2020, les villages participants planteront jusqu’à 9.000 arbres d’ébène et 2.800 arbres fruitiers.

California du Sud: Urban Ash

L’initiative de Taylor sur le bois urbain
Scott Paul explique la vision derrière l’initiative de Taylor sur le bois urbain et notre collaboration avec West Coast Arborists

Lors du NAMM Show 2020 qui s’est tenu en janvier dernier, Taylor a dévoilé une nouvelle guitare, la Builder’s Edition 324ce, et a également introduit un nouveau bois de lutherie prometteur dans le monde de la guitare acoustique : Urban Ash ™, le frêne urbain plus communément appelé Shamel ou Evergreen Ash (Fraxinus udhei). Ce que nous appelons le bois Urban Ash est originaire des régions semi-arides du Mexique et de certaines parties de l’Amérique Centrale, mais a été importé en Californie par Archie Shamel au début des années 1950. Shamel travaillait pour le département américain de l’Agriculture et pensait que l’espèce de frêne était souhaitable comme arbre d’ombrage à croissance rapide au milieu du boom de la construction de maisons dans le sud de la Californie après la guerre. L’espèce a été cultivée dans des pépinières locales et plantée dans la région, et est aujourd’hui commune du nord au sud de la Californie. Bien qu’ils soient toujours plantés aujourd’hui, certains arbres plus âgés atteignent leur fin de vie et sont enlevés.

Les défis du maintien d’une forêt Urbaine
Sur l’espace publique, la ville décide quoi planter, quand planter, et s’il faut prendre soin ou enlever un arbre. Malheureusement, la plantation, l’entretien et l’enlèvement d’arbres sont généralement des postes largement sous-financés dans le budget d’une ville, et souvent, en concurrence avec d’autres services publics vitaux comme la police et les pompiers. Aux États-Unis, la durée de vie moyenne d’un arbre urbain n’est donc que de huit ans. Les arbres sont souvent négligés (mal arrosés) et parfois déracinés à cause d’un environnement urbain en constante évolution. Cela dit, de nombreux arbres survivent, poussent, prospèrent et deviennent gros avec le temps.

Il existe de nombreuses raisons légitimes pour lesquelles un arbre urbain doit finalement être retiré, comme la vieillesse, la sécurité publique si l’arbre est affaibli par des maladies, des insectes nuisibles envahissants ou des tempêtes, et dans d’autres cas pour faire place au développement des infrastructures. Cela donne lieu à des tensions sociales. En termes simples, nous voulons tous planter plus d’arbres – après tout, les arbres sont une bonne chose – mais les arbres urbains existants ont une durée de vie limitée malgré les multiples avantages qu’ils procurent. Lorsqu’une ville décide d’abattre un arbre, de nombreux citoyens se fâchent naturellement et, à l’occasion, peuvent chercher à sauver un arbre sans bien comprendre la nécessité d’un renouvellement. Pour compliquer encore les choses, historiquement, il n’existait pas de marché donnant une valeur ajoutée pour le bois provenant de ces arbres enlevés, et le coût de l’élimination des arbres urbains devient de plus en plus cher.

Une seconde vie pour les arbres urbains
Avec la sortie de la Builder’s Edition 324ce, Taylor a ouvert une nouvelle initiative de développement durable qui explore les moyens de transformer les arbres urbains en fin de vie en produits de grande valeur qui peuvent, espérons-le, aider à reverdir notre infrastructure urbaine et, peut-être, en même temps, atténuer ailleurs la pression sur les forêts. Ce faisant, nous sommes conscients à la fois de la baisse de la couverture arborée urbaine dans le monde et du fait que les arboriculteurs et les responsables de la ville sont aux prises avec l’escalade des coûts d’élimination et les troubles politiques qui peuvent accompagner l’abattage des arbres urbains.

Comme nous le faisons avec tout, Taylor Guitars tentera d’utiliser le business pour susciter des changements positifs. Comme je l’ai décrit dans mon article sur Wood&Steel, « Les arbres qui cachent la forêt urbaine » (Vol 96 / 2020 edition, page 8), trouver une économie circulaire qui crée des emplois et soutient la plantation, l’entretien, l’élimination et la réorientation des arbres urbains va devenir de plus en plus important. Notre objectif est de voir que les avantages optimaux des arbres sont pris en compte pour que toute la société puisse en profiter, comme la qualité de l’air et de l’eau, les économies d’énergie et le bien-être mental et spirituel. Nous ne pouvons évidemment pas le faire tout seul, et c’est pourquoi nous travaillons en partenariat avec notre arboriculteur local ici à El Cajon – West Coast Arborists, Inc., une entreprise municipale d’entretien d’arbres bien renommée qui travaille dans tout l’État de Californie. Ensemble, nous pouvons tenter de donner l’exemple. Avec le temps, nous espérons étendre nos efforts partout où notre marque peut le faire. J’espère bientôt vous informer de plusieurs initiatives de plantation d’arbres en milieu urbain auxquelles Taylor et WCA participeront.

Pour en savoir plus sur la Builder’s Edition 324ce et notre nouveau partenariat avec West Coast Arborists, veuillez consulter le numéro Wood&Steel Vol 96 2020 Issue

Écoutez la Builder’s Edition 324ce
Andy Powers joue une Builder’s Edition 324ce avec dos et éclisses en frêne urbain.

Hawaï: restauration de la forêt indigène

De nombreux lecteurs de Wood & Steel reconnaîtront le nom Paniolo Tonewoods. Société commune fondée par la scierie/fournisseur de bois de construction  Pacific Rim Tonewoods et Taylor Guitars, cette société a été créée en 2015 dans le but de couper des koa pour fabriquer des guitares tout en contribuant simultanément à la vitalité à long terme des forêts hawaïennes indigènes. Je me rends compte que cela peut sembler contre-intuitif de couper des arbres au nom de la reverdisation des forêts, mais en partie en raison de la nature de l’écologie insulaire, et des koa hawaïens en particulier, Paniolo Tonewoods améliorera la qualité des forêts hawaïennes où il opère au fil du temps. Laissez-moi vous expliquer comment.

Les écosystèmes insulaires comme ceux d’Hawaï sont particulièrement vulnérables aux espèces envahissantes. Après tout, Hawaï est parmi les archipels les plus isolés du monde, ce qui donne des espèces végétales et animales uniques, qui se sont développées dans cet isolement et sont donc mal adaptées à l’agression et aux différentes perturbations. La majorité des écosystèmes forestiers d’Hawaï ont connu un lent déclin en raison des espèces de mauvaises herbes envahissantes, du feu et de la prédation par les animaux de pâturage importés comme les moutons et les bovins. Le gingembre Kahili, par exemple, se forme en vastes colonies denses qui étouffent la végétation racinaire, ce qui lui vaut la distinction douteuse d’être inclus dans la liste du Invasive Species Specialist Group des 100 espèces les plus envahissantes au monde. Ces espèces végétales envahissantes  «transformatrices » ont la capacité de modifier ou de déplacer des écosystèmes entiers. Diverses graminées, qui peuvent faciliter les feux, ont été introduites à Hawaï pour améliorer la qualité du pâturage. Ils génèrent également des combustibles fins propageant des incendies dévastateurs dans les forêts indigènes, qui ne sont pas du tout adaptées contre le feu. Exacerbant tout cela, le broutage des pâturages par des cervidés non indigènes, des moutons sauvages et des bovins sauvages conduit au broyage, au piétinement et à la destruction de jeunes arbres, qui manquent de défenses. Les jeunes koa en éclosion naturelle sont comme un buffet à volonté pour ces ruminants itinérants. C’est pourquoi les clôtures, la gestion des mauvaises herbes et les coupe-feux sont tous si importants. Les zones forestières indigènes hawaïennes où Paniolo Tonewoods opère ont besoin d’une gestion appropriée pour récupérer. Et une bonne gestion forestière n’est pas bon marché.

Paniolo Tonewoods a été créée pour assurer un approvisionnement futur en bois de lutherie en koa en régénérant cette espèce dans les forêts indigènes, en installant des clôtures, en fournissant une protection contre les incendies et en éliminant les mauvaises herbes envahissantes. Ceci est complété par la germination naturelle des graines de koa qui restent enfouies dans le sol ou par la plantation de milliers de plants de koa cultivés en pépinière. Malgré ces objectifs honorables, au cours de ses deux premières années, Paniolo a continué à s’approvisionner en koa de la même manière que nous l’avons toujours fait, en achetant des grumes sélectionnées sur des terres privées au fur et à mesure de leur disponibilité. Cela a changé en 2016, lorsque Paniolo a commencé à travailler avec un ranch privé à Maui.

Ce ranch comptait plus de 20 acres de koa plantés il y a 30 ans dans deux bois qui avaient commencé à décliner et à montrer des signes de détérioration. (Le bois de Koa est très sensible au pourrissement, et les gestionnaires du ranch savaient que ces arbres ne feraient qu’empirer.) Ces bosquets uniques avaient été initialement établis sur une partie éloignée de la propriété, et malheureusement, des cervidés sauvages ont trouvé leur chemin à travers la clôture et ont commencé à manger les jeunes plants de koa, retardant et défigurant leur croissance. La logique en 2016 suggérait que les koa agés de 30 ans dans les meilleures circonstances n’avait aucune valeur économique réelle. Néanmoins, Paniolo a travaillé avec Taylor pour répondre aux normes de qualité et a trouvé du bois de guitare dans ces arbres. Le produit de cette vente a permis au ranch de construire de nouvelles clôtures à l’épreuve des cervidés et d’étendre ses efforts continus de plantation et d’entretien de koa sur ses terrains. Ils continuent de planter du koa sur leur propriété à un rythme de 10 à 15 acres par an.

Honaunau
Le projet suivant pour Paniolo Tonewoods était à Honaunau, sur une forêt appartenant au plus grand propriétaire foncier privé d’Hawaï. Là encore, Paniolo Tonewoods a utilisé une approche innovante mise au point par le US Forest Service. Au lieu de payer les grumes ou les droits de récolte directement au propriétaire foncier, ce qui est la norme, Paniolo a été autorisé à couper un certain nombre d’arbres désignés et, en échange, était responsable de payer au dollar près pour une multitude de projets d’amélioration forestière. Il s’agit notamment de nouvelles clôtures pour empêcher les moutons et les bovins sauvages d’endommager, de pare-feu amélioré et d’études environnementales et archéologiques. À ce jour, cela a entraîné le réinvestissement de plus de 500.000 $ dans les forêts de koa de Honaunau. Ce projet se poursuit également avec un nouvel investissement de 500 000 $ supplémentaires au cours des prochaines années – tout cela sur des terres que le propriétaire n’avait pas prévu de régénérer et de protéger. Ainsi, 1600 acres supplémentaires de forêt indigène hawaïenne sont en cours d’amélioration et protection.

La future forêt Koa de Paniolo
Le 9 mars 2018, Bob Taylor a acheté 564 acres de pâturages vallonnés à l’extrémité nord de l’île d’Hawaï. Cette terre est maintenant gérée par Paniolo Tonewoods qui, avec le temps, recréera une forêt hawaïenne indigène sur des terres qui avaient été défrichées pour les pâturages pendant au moins 100 ans. Le plan de la société Paniolo est de planter des espèces indigènes mixtes dans les zones en pente raide et de planter sur les zones en pente plus douce du koa pour la production de bois. Mis à part un réseau routier simple et un petit site de broyage, lorsque la forêt sera mature (commençant environ 30 ans après la plantation et jusqu’ à l’infini), ces zones resteront dans une canopée relativement fermée et devraient produire plus du double du volume de bois de koa que Taylor Guitars utilise aujourd’hui via la coupe sélective des arbres.

Il est important de comprendre qu’à ce jour, la société Paniolo n’a planté que quelques arbres. Notre travail jusqu’à présent a permis à d’autres de le faire et a protégé 1600 acres de forêt indigène à Honaunau (ce qui n’est pas une réalisation insignifiante), mais cela en seulement quatre ans ; Paniolo ne fait que démarrer. En 2020, nous commencerons à planter dans la propriété de Bob, mais pour le faire correctement, il faut du temps. Au fur et à mesure, Paniolo Tonewoods poursuivra ses recherches sur la croissance d’arbres de qualité supérieure et, espérons-le, contribuera à la croissance des efforts d’amélioration des semences et des plantes dans tout l’État.

Scott Paul, Taylor’s Director of Natural Resource Sustainability.