L’ Artisan

L’essence de l’art

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Andy en a fait l’expérience : la chance favorise ceux qui cherchent des solutions – avec un petit coup de pouce de personnes aux idées similaires, qui les guident dans cette quête.

J’ai de la chance. En réalité, je dirais même que j’ai toujours eu de la chance. Soyons clairs : je ne définis pas la bonne fortune comme un concours heureux de circonstances, une aubaine soudaine ou un coup du sort providentiel. Tel que je la perçois, la chance concerne davantage le fait d’être en mesure d’accomplir des tâches afin de surmonter les défis du quotidien. Cela vous permet d’aller de l’avant, de vous rapprocher de votre but. Ce qui peut compliquer les choses, c’est que chaque journée semble débuter avec son lot inédit et inconnu de problèmes à résoudre.

En contrepartie, j’ai remarqué que ce dont vous avez besoin pour venir à bout de vos difficultés arrive généralement à point nommé. La plupart du temps, cela prend la forme de personnes avec des enseignements à vous transmettre. C’est précisément là que je trouve que j’ai de la chance. Autant que je me souvienne, des gens sont arrivés sur le devant de ma scène et m’ont enseigné des leçons. Certains procèdent en vous donnant la possibilité de les observer, d’autres en investissant directement dans vos efforts. Ces leçons sont aussi infinies que nos pensées, mais nous sommes bien plus riches quand nous incluons également les retours des autres, car leur influence nous façonne positivement. 

Maaren, ma femme, est l’une de ces personnes. C’est l’un des êtres les plus épatants au monde (je l’avoue, je ne suis pas impartial). Elle est extrêmement perspicace, même lorsqu’elle ne le fait pas exprès. Je l’entends souvent répéter cette phrase à nos enfants : « Commence par faire ce qui t’attend, là, tout de suite, et le reste coulera de source. » Je ne saurais mieux exprimer le type de réflexion nécessaire pour surmonter de manière créative les tâches qui nous incombent. 

En réalité, cela semble être un comportement commun à tous les entrepreneurs auprès desquels j’ai eu le privilège d’apprendre. Ils s’attellent à la tâche, tout simplement. Ils ne vont pas attendre une autorisation imaginaire provenant d’une autorité extérieure pour se mettre à l’œuvre ; ils vont simplement faire ce qui doit être fait. Cela me rappelle une distinction que j’avais lue quelque part : un professionnel sait ce dont il a besoin pour effectuer une tâche ; un entrepreneur se sert de ce qu’il a sous la main pour y parvenir.

J’ai eu l’immense chance de passer du temps et d’apprendre aux côtés de Bob et Kurt. Ils ont consacré – et continuent de consacrer – des heures, des jours, des années à effectuer le travail qui leur incombait, surmontant chaque difficulté pour continuer à avancer dans la direction souhaitée et atteindre leur objectif, c’est-à-dire être un grand fabricant de guitares. Pendant des décennies, ils ont œuvré côte-à-côte, se concentrant sur les diverses tâches les attendant et poursuivant un but central : concevoir, construire et vendre des instruments qui sont fondamentalement en harmonie avec la manière dont les musiciens s’en servent. Dans le même temps, ils ont cherché à faire au mieux pour nos ressources forestières, nos fournisseurs, nos employés, nos vendeurs et nos musiciens. C’est une gageure, répartie sur un nombre incalculable d’emploi au cours d’une vie de travail. Mais c’est une occupation tellement gratifiante ! 

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré fabriquer des guitares, qu’il s’agisse d’effectuer des besognes routinières ou d’affronter les nouveaux défis apportés par chaque journée. Pendant presque 12 ans, ç’a été un réel plaisir de travailler aux côtés de Kurt et Bob, et de voir comment les efforts de l’un complètent ceux de l’autre. C’est comme si chaque tâche accomplie permettait de colorer une case dans un tableau par numéros de plus grande taille. Ils m’ont généreusement inclus dans leur œuvre, et je leur suis reconnaissant pour leur attention et leurs enseignements. J’ai eu le plaisir de prendre part à cet ouvrage et de déployer mes efforts vers notre objectif commun : fabriquer d’excellents instruments pour nos musiciens, tout en me servant de ces actions comme d’un moyen de partage avec ceux qui nous entourent. Taylor Guitars connaît des jours heureux, et nous sommes ravis de vous en faire part.

L’ Artisan

La joie de créer

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Chez Taylor, le procédé de création d’outils musicaux qui soient beaux et pertinents s’accompagne souvent d’un élan enthousiaste de créativité.

J’ai de la chance. En réalité, je dirais même que j’ai toujours eu de la chance. Soyons clairs : je ne définis pas la bonne fortune comme un concours heureux de circonstances, une aubaine soudaine ou un coup du sort providentiel. Tel que je la perçois, la chance concerne davantage le fait d’être en mesure d’accomplir des tâches afin de surmonter les défis du quotidien. Cela vous permet d’aller de l’avant, de vous rapprocher de votre but. Ce qui peut compliquer les choses, c’est que chaque journée semble débuter avec son lot inédit et inconnu de problèmes à résoudre.

Entrez dans la première pièce dédiée activement à la construction d’un instrument… C’est une toute nouvelle expérience sensorielle qui s’offre à vous. Traversez la scierie regorgeant de multiples essences de bois, humez leurs arômes venant du monde entier… Pénétrez ensuite dans la zone de stockage des bois, où ceux prêts à être utilisés sont acclimatés et catalogués comme des livres dans une bibliothèque. Poursuivez votre chemin dans l’usine, et vous découvrirez des univers composés de sonorités et de scènes différentes : la paisible tranquillité d’une pièce où les barrages sont fixés ; la précision calculée de la mise en forme des manches ; l’animation et le bruissement de l’application de finition, du polissage et de l’accordage. Peu importe où se porte votre regard : chez Taylor, la créativité donne vie à nos guitares.

Selon moi, on ne peut pas rêver mieux. Le désir de créer quelque chose de beau et d’utile est une impulsion irrésistible : c’est à la fois primal, mais également artistique, précis et célébré. La méthode de fabrication prend de nombreuses formes. Certains projets sont créés uniquement à la main, d’autres avec des pinceaux, outils ou instruments, voire même grâce à une usine pleine de machines. Dans une introduction à l’ouvrage « Artisan et Inconnu. La beauté dans l’esthétique japonaise », un recueil des écrits de Sōetsu Yanagi, le potier et auteur Bernard Leach définit l’artisanat comme « un bon travail exécuté par l’homme en tant que tout ; cœur, tête et main œuvrant selon un juste équilibre. » Plutôt que de se conformer strictement à une méthode, un ensemble d’outils ou même un secteur spécifiques, le désir de créer quelque chose de vraiment merveilleux, qui vienne compléter celui qui s’en servira, est un instinct aussi vieux que le monde.

Le désir de créer quelque chose de vraiment merveilleux, qui vienne compléter celui qui s’en servira, est un instinct aussi vieux que le monde.

Ce désir de créer survient tôt. Avec trois jeunes enfants, ma maison est rarement bien rangée, bien que cela ne soit pas dû à des manquements en matière de ménage ! Le processus créatif a tendance à se traduire par des pulsions d’énergie qui impliquent généralement des taches de peinture, des traces de colle et des morceaux laissés çà et là d’innombrables matériaux différents. Émerge alors de quelque endroit au sein de ce désordre prosaïque ce que j’aime décrire comme la joie de créer : un sentiment étonnamment profond d’excitation qui accompagne une nouvelle invention. Chez nous, cet enthousiasme se répercute partout dans la maison ; on entend crier « Viens voir ce que j’ai fait ! »

Je pense que cela se vérifie pour la plupart des jeunes enfants ; pourtant, curieusement, la majorité des créateurs semblent faire l’expérience d’un sentiment similaire. Les compositeurs et les paroliers n’y sont pas immunisés. Les musiciens et les peintres connaissent bien cette sensation. Il en va de même pour les machinistes, les soudeurs, les mécaniciens de hot-rods, les charpentiers et les luthiers. Nous adorons notre travail, et nous adorons nous plonger corps et âme dans ce processus.

J’ai orienté ma vie autour de cette tâche ; j’ai eu le temps et l’occasion d’observer que le processus créatif peut être catalysé par le simple fait d’avoir à sa disposition des matériaux à partir desquels il est possible de fabriquer un objet, ainsi que par un désir de concevoir quelque chose de précis. Lors d’une conversation récente avec ma fille de sept ans, venue me voir dans l’ancienne grange qui me sert d’atelier, cela n’aurait pas pu être plus clair. Je vous retranscris grossièrement la conversation :

« Papa, je veux un morceau de bois. »

« Et que vas-tu en faire ? »

« Je ne sais pas encore. Qu’est-ce que tu as dont je pourrais me servir ? »

Et voilà : le désir de créer était là, même si elle ne savait absolument pas quel objet allait naître de ses efforts. Elle allait parvenir à inventer quelque chose grâce au matériau à sa disposition, quel qu’il soit. De manière similaire, un ami fabricant de planches de surf a récemment déposé dans mon atelier un noyau en mousse sculptée, prêt à être revêtu de fibre de verre. Il est retourné dans son atelier avec un morceau de cèdre que je ne pouvais transformer en table de guitare. Bien que l’avenir de ce bois n’eût pas encore été écrit, il était évident que ce matériau brut pouvait servir de catalyseur pour un projet, simplement car il possédait un arôme merveilleux pouvant l’orienter vers l’objet auquel il était destiné.

Les musiciens sont souvent stimulés par un scénario similaire. Certains morceaux peuvent avoir été écrits pour répondre au désir d’aborder un thème ou de mettre en musique une émotion. J’ai tout aussi souvent constaté que des chansons étaient composées simplement parce qu’une mélodie sympa était fredonnée, ou que le son d’un accord ou d’un rythme particulier en donnait l’occasion.

C’est dans ce même état d’esprit que nos guitares de la nouvelle série 700 repensée ont pris forme. Nos collègues ont commencé à scier ces rondins de koa hawaïen, qui ont révélé de superbes coloris et de magnifiques grains… Des tourbillons et des bandes de bois narrant des histoires de croissance, de saisons, de tempêtes et d’années qui passent. Le bois nous suppliait presque d’être transformé en quelque chose de beau, de profondément musical. À présent, quelques années après avoir commencé à scier ces rondins, nous sommes heureux de ressentir la joie de créer que nous apportent ces nouveaux instruments. Nous espérons que grâce à l’un de ces nouveaux modèles ou à votre guitare préférée de longue date, vous éprouverez vous aussi la joie de créer – qu’il s’agisse de jouer une nouvelle mélodie, de gratter un rythme différent ou de savourer un accord harmonieux inédit.

L’ Artisan

Une quête sans fin

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Andy revient sur la nature merveilleusement illimitée de la lutherie et la joie des découvertes inédites.

J’ai de la chance. En réalité, je dirais même que j’ai toujours eu de la chance. Soyons clairs : je ne définis pas la bonne fortune comme un concours heureux de circonstances, une aubaine soudaine ou un coup du sort providentiel. Tel que je la perçois, la chance concerne davantage le fait d’être en mesure d’accomplir des tâches afin de surmonter les défis du quotidien. Cela vous permet d’aller de l’avant, de vous rapprocher de votre but. Ce qui peut compliquer les choses, c’est que chaque journée semble débuter avec son lot inédit et inconnu de problèmes à résoudre.

Bien que ce sentiment d’anticipation et d’atteinte d’un but soit naturel, la fabrication de guitares et la composition de morceaux semblent appartenir à un parcours plus long en termes de continuité. Bien sûr, il y a la perspective et le plaisir de monter des cordes sur un nouvel instrument pour la première fois après avoir passé des heures, des semaines, voire des mois à l’atelier, ou de jouer une chanson inédite après l’avoir pratiquée de nombreuses fois. Toutefois, plutôt que l’achèvement naturel similaire à la ligne d’arrivée d’une course, cela ne représente que l’étape suivante sur une voie aux découvertes infinies.

Il n’existe aucun point indiquant qu’un instrument est véritablement terminé, tout comme on ne peut définir avec précision quand l’apprentissage de la musique touche à sa fin. Créer de la musique, comme créer des instruments, est une quête infinie du « plus » : plus de compréhension, plus de capacités, plus d’idées à explorer, plus d’instruments à construire. Le long du chemin, cela se traduit par des alternances microscopiques entre tâches et récompenses : coller une touche et en apprécier la bonne mise en place ; installer des frettes et admirer leur régularité ; gratter un nouveau jeu de cordes et écouter avec satisfaction la manière dont elles se succèdent sans heurts.

Pendant mon enfance et mon adolescence, mon père, charpentier, m’a souvent dit d’apprendre à aimer travailler, car le travail allait occuper une bonne partie de mon existence. Bien que ces mots aient facilement pu être pris pour une sombre résignation, ils représentaient au contraire un sage conseil, toujours empreint d’optimisme et d’opportunité. Le véritable message était un encouragement : il fallait apprécier et célébrer la myriade de petites tâches qui menaient à la concrétisation d’un projet plus beau, plus important. C’était parfaitement logique. Dans le cas de mon père, ses efforts, en tant que charpentier, finissaient par donner naissance à une magnifique maison. C’est un projet conséquent, mais qui peut être subdivisé en des milliers de petites tâches, chacune pouvant être appréciée clou après clou, planche après planche.

La fabrication d’une guitare relève également d’un gros projet, mais elle peut tout aussi bien être décomposée en de petites actions, chacune apportant une satisfaction qui lui est propre, tout comme apprendre et jouer de la musique.

Peut-être même davantage que le fait de construire des maisons ou des guitares, jouer de la musique est une aventure sans destination finale. J’ai eu le privilège de faire de la musique avec des virtuoses, et ce que j’ai appris avec l’ensemble de ces personnes, c’est qu’elles suivent toutes une quête sans fin. Il n’existe pas de moment où elles cessent de jouer après avoir appris tout ce qu’elles devaient savoir et joué tous les morceaux qui devaient être interprétés. Loin de là : les musiciens vont de l’avant, perfectionnent leurs compétences, se consacrent à de nouveaux styles et influences, puisant dans les sonorités pour contribuer à leur art. Quand j’étais à la fac, un professeur de musique a résumé cette idée en nous posant la question rhétorique suivante : “Combien de fois pouvez-vous vous entraîner à jouer une gamme de Do majeur, la plus simple de toutes les gammes ? Jamais assez.”

J’ai eu le privilège de faire de la musique avec des virtuoses, et ce que j’ai appris avec l’ensemble de ces personnes, c’est qu’elles suivent toutes une quête sans fin.

Avec cette idée de travail en constante évolution à l’esprit, il est facile de s’imaginer un univers de projets se réinventant continuellement, comme si seules les choses qui existent déjà peuvent être employées en tant que plateforme pour une nouvelle œuvre. Dans certains cas, c’est une excellente démarche. J’adore entendre l’une de mes chansons ou mélodies préférées remise au goût du jour grâce à une nouvelle interprétation ou instrumentation. En tant que luthiers, nous adorons nous pencher sur le fruit de notre travail et raviver un instrument favori en recourant à une nouvelle source d’inspiration et un look ou un son différent. Cependant, outre ces modèles existants, nous adorons le dynamisme dont ces ajouts inédits enrichissent notre portefeuille de produits. Une nouvelle création n’amoindrit pas la valeur d’un ancien modèle ni ne le rend obsolète ; de façon similaire, une chanson récemment écrite ne réduit pas la qualité d’un morceau préféré de longue date dans un répertoire. Elles enrichissent simplement le catalogue de choix dont nous disposons.

En contemplant notre dernière offre d’instruments, j’ai été confronté au nombre surprenant de modèles que nous proposions. Le simple fait de réaliser la multitude de versions différentes de guitares que nous fabriquions m’a presque submergé et, pendant un court instant, je me suis demandé comment nous en étions arrivés là. Tenir compte de chaque guitare sert en retour à nous rappeler qu’elles ont toutes un objectif et qu’elles sont le résultat de notre travail continu en tant que luthiers. Prendre soin de chaque touche, frette, table d’harmonie, manche ou corde est une petite tâche qu’il faut apprécier au cours de notre pratique de la lutherie. Certains de ces modèles sont les instruments préférés vers lesquels nous revenons de temps en temps. D’autres, comme nos nouvelles guitares Grand Theater en noyer ou en acajou, viennent enrichir la gamme en lui offrant des sonorités inédites et ce, pour notre plus grand plaisir. Notre nouvelle Grand Pacific, équipée d’une table en érable, fait office de dernière-née dans notre catalogue de guitares à table en bois dur mais révèle déjà un caractère qui n’appartient qu’à elle.

Qu’il s’agisse d’un nouvel instrument ou d’un modèle plébiscité depuis longtemps, nous, chez Taylor, avons le privilège de savourer toutes les étapes qui jalonnent la création de chacune de nos guitares. De plus, nous adorons entendre les morceaux que les musiciens tirent de celles qu’ils ont choisi pour les accompagner.

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Une valeur qui dure

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Pour adopter pleinement la pérennité, fabriquons des guitares qui inspireront les générations futures et perdureront à leurs côtés.

J’ai de la chance. En réalité, je dirais même que j’ai toujours eu de la chance. Soyons clairs : je ne définis pas la bonne fortune comme un concours heureux de circonstances, une aubaine soudaine ou un coup du sort providentiel. Tel que je la perçois, la chance concerne davantage le fait d’être en mesure d’accomplir des tâches afin de surmonter les défis du quotidien. Cela vous permet d’aller de l’avant, de vous rapprocher de votre but. Ce qui peut compliquer les choses, c’est que chaque journée semble débuter avec son lot inédit et inconnu de problèmes à résoudre.

Ces derniers mois, peu de jours se sont écoulés sans que je fasse l’expérience ou que j’entende parler d’une difficulté qui m’a laissé perplexe. Des tournées annulées, des récoltes perdues, un matériau qui n’arrive pas et les problèmes qui s’ensuivent, la tragédie de la perte d’un être cher… Malgré ces défis et ces peines, je suis vraiment reconnaissant de fabriquer des guitares. Malgré tout ce qui peut mal se passer, tout ce qui se passe mal, tant de belles choses peuvent être réalisées. Quand on consacre un instant à songer à tout ce qui peut bien se passer, nos difficultés semblent s’envoler et se disperser dans l’immensité d’un ciel étoilé. 

Quand j’ai commencé à fabriquer des instruments, je me concentrais uniquement sur la guitare et le musicien. Je ne pouvais pas me focaliser sur quelque chose de plus important ; la vie à l’atelier, c’était chercher jour après jour la limite la plus lointaine à la question toujours sans réponse : à quel point un instrument peut-il être bon ? Pour ceux qui voudraient le savoir, il semble qu’en pratique, la réponse n’ait pas changé : on peut faire un petit peu mieux chaque jour. Depuis, cette attention a englobé d’autres domaines chez Taylor, et inclut à présent la mise en place d’un environnement convivial pour que les employés, quelle que soit leur situation, puissent contribuer et bénéficier des rétributions de leur travail. Passons à présent au développement et à la gérance des opérations forestières. Et ce, en accordant une attention toute particulière aux guitares et aux musiciens !

La vie d’une guitare ne prend pas nécessairement fin quand son premier propriétaire s’en sépare.

Andy Powers

Chez Taylor, nous parlons beaucoup de développement durable : de l’emploi responsable des ressources, du fait de laisser les forêts en meilleur état que quand nous les avons trouvées, et des moyens d’améliorer notre travail tout en faisant des efforts positifs sur notre impact. Nous avons l’impression que le mot « durable » a tellement été galvaudé qu’il a été vidé de son sens, diminué ; ainsi, nous essayons d’être prudents lorsque nous l’utilisons. En d’autres termes : nous nous engageons à trouver des manières plus efficaces pour continuer sur notre lancée, avec des objectifs encore plus ambitieux. En tant que luthier, je me dis que l’une des actions les plus fondamentales que nous pouvons entreprendre est de créer un instrument qui possède une valeur intrinsèque et durable, pour qu’un musicien veuille s’en servir pendant longtemps. Voici comment j’envisage les choses : la durée de vie d’une guitare est longue – bien plus longue que la plupart des objets dans lesquels nous pourrions investir. Elle survivra à une voiture, un ordinateur, et à la plupart des choses en notre possession. Elle peut et doit être fabriquée de manière à offrir une excellente utilité à un musicien et ce, pendant des décennies, avant d’être transmise au musicien suivant pour accompagner ses morceaux. La vie d’une guitare ne prend pas nécessairement fin quand son premier propriétaire s’en sépare. La meilleure façon de préserver les précieuses ressources et les efforts déployés pour une guitare, c’est de la transformer en un instrument que les musiciens souhaiteront continuer à employer, génération après génération.

De nombreux guitaristes se demandent comment des technologies modernes peuvent être intégrées à un instrument acoustique. Il existe certainement des possibilités intéressantes, mais en réalité, une guitare acoustique n’occupe pas nécessairement la même place chronologique d’un produit équipé d’une technologie numérique. Nous savons tous que les merveilles numériques du monde moderne arrivent sur le marché et sont remplacées à une vitesse folle. Une guitare acoustique, quant à elle, offre au musicien une voix pour ses morceaux, un son qui sera viable aujourd’hui, demain, voire même dans un siècle. En réalité, nous rendons hommage aux vertus d’un instrument plus ancien qui, comme nombre d’entre nous, a acquis de l’expérience au fil du temps et nous donne une perspective plus profonde et plus exhaustive. Ainsi, nos technologies modernes semblent plus utiles pour contribuer à la longévité d’un grand instrument et du musicien ; cela semble bien plus judicieux que d’adapter des matériaux issus de décennies ou de siècles de croissance à la dernière passade technologique.

Ce scénario me fait penser à quelques outils anciens que j’emploie à l’atelier. Quand mon arrière-arrière-grand-père les a achetés, ils représentaient un investissement important pour lui. Au cours du siècle passé, ils ont continué à remplir parfaitement leur rôle : ils avaient été bien fabriqués, ils étaient utiles et précieux, et surtout, ils étaient soigneusement entretenus. Des années et des années plus tard, ils sont toujours aussi utiles et fonctionnels. Je songe souvent à ces artisans inconnus qui travaillaient à l’époque chez Starrett, et je me demande s’ils savaient que les outils qu’ils fabriquaient allaient perdurer et profiter à d’autres tant de temps après.

Une bonne guitare est à l’épreuve des années, et elle offre à son propriétaire des moments infinis de bonheur. Cela semble être un bon point de départ quand on cherche à créer ce qui se fait de mieux avec ce qu’on nous a confié. C’est un privilège de travailler aux côtés des autres employés/propriétaires afin de faire de Taylor Guitars une entreprise plus durable : pour la pérennité de notre culture, de nos forêts, de nos guitares et de la musique composée par tous les musiciens qui nous font confiance. Que vous jouiez quelques morceaux pour un public nombreux, ou beaucoup de chansons pour quelques élus, j’espère que vous en savourerez toutes les notes, alors qu’elles s’acheminent vers les oreilles de vos auditeurs avant de disparaître dans le ciel nocturne.

L’ Artisan

Trouver refuge

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Andy explore les différentes manières dont une guitare – ou une communauté de guitaristes – peut apaiser notre âme.

J’adore les jeux auxquels s’adonnent les enfants. Chez nous, peu de temps s’écoule entre les parties de cache-cache ou de loup ! Pour contrebalancer l’excitation de la poursuite, un certain endroit est généralement désigné comme le camp ; tous les participants y trouvent refuge face à des assaillants potentiels. À mes yeux, un jeu simple comme celui-ci est le reflet de ce qui se trame dans le monde qui nous entoure. Après tout, le désir d’un refuge semble universel. Un havre accueillant pour les navires, la promesse d’une lampe allumée sous un porche, ou encore le paysage familier de sa ville natale… Tous évoquent un sentiment d’arrivée à bon port qui nous tranquillise. C’est tout aussi vrai dans l’univers de la musique.

Pour nombre d’entre nous, jouer de la musique représente bien plus qu’un simple loisir. Avec une guitare entre les mains, nous pouvons temporairement nous transporter en un lieu isolé des tensions et de la frénésie du monde extérieur. Dans cet espace musical, même les réflexions sur des événements passés ou présents peuvent être organisées sereinement. Cette idée de refuge imprègne aussi les structures musicales en elles-mêmes. Je me rappelle avoir appris une forme de sonate classique en cours de musique : la mélodie débute dans un espace familier, s’éloigne au fil du temps de son thème principal et de sa gamme fondamentale ; la tension monte, atteignant un point de rupture culminant, pour ensuite donner naissance à un immense sentiment de soulagement, alors que la mélodie retrouve sa tonalité originelle et son thème essentiel.

Un refuge peut également servir de base pour construire une communauté. De plus en plus de cas de figures sont concernés par le terme « communauté », qui possède de nombreuses définitions. Je l’ai récemment entendu décrire un endroit où une personne continuait à venir. Cette définition me semble juste pour plusieurs raisons. En tant que communauté de musiciens, nous aimons nous rendre dans des espaces musicaux où nous nous sentons bien, et partager avec nos autres comparses instrumentistes. Au-delà de simplement se rendre à un endroit, il y a des fois où une communauté est fondée tant sur un endroit commun que sur un objectif commun. Taylor Guitars est l’une de ces communautés. En surface, nos usines et nos centres de réparation sont des endroits où nous nous rendons. Ces lieux abritent nos ateliers, nos outils, nos bois et nos matériaux. Chacun d’entre nous s’y rend pour accomplir les tâches qui lui incombent, mais nous sommes tous unis autour d’un but commun : fabriquer les instruments les plus expressifs qui soient, afin d’inciter les musiciens à composer.

Avec une guitare entre les mains, nous pouvons temporairement nous transporter en un lieu isolé des tensions et de la frénésie du monde extérieur.

Dans mon esprit, on peut faire un parallèle avec la guitare en elle-même. En tant qu’instrument, elle est composée de plusieurs éléments qui se retrouvent tous ensemble au même endroit. Un dos, une table, un chevalet, un manche, une touche… Tous ces éléments partagent le même espace et constituent une communauté interactive. Chacun de ces composants joue un rôle qui lui est propre, et contribue à la réussite et à la fonctionnalité de la guitare en tant que tout. Chacun présente une forme qui n’appartient qu’à lui, est fabriqué avec un matériau adapté et occupe un espace unique dans cet assortiment de pièces complexes imbriquées les unes aux autres. Pourtant, ensemble, ces éléments forment une communauté unique, dont l’objectif est d’offrir aux musiciens une voix et une inspiration sans cesse renouvelée. Ce petit microcosme de communauté a fourni un résultat – un but – bien au-delà du simple assemblage de pièces. Il crée un sentiment de sécurité pour le guitariste.

Autre aspect sous-jacent d’un refuge : l’impression de continuité. Dans l’inconscient collectif, un refuge est un endroit qui demeure toujours accueillant et immuable. Peut-être est-ce pour cela qu’il peut être déconcertant de revoir sa maison d’enfance et de réaliser que les murs ne sont plus de la même couleur que dans vos souvenirs, ou que la palissade où vous vous mesuriez a été remplacée.

Cependant, nous pouvons tous admettre qu’un refuge, c’est bien plus qu’un endroit physique : c’est un environnement qui s’adapte doucement, continuellement, aux besoins et aux actions d’une famille, de la même manière que notre chanson préférée prend une dimension inédite à chaque concert, alors qu’elle reflète un nouvel état d’esprit. Cette lente métamorphose est ce qui permet à un refuge d’être inaltérable ; il devient durable, pour ne jamais tomber en décrépitude. Les ravages de l’existence éroderaient tout ce qu’il y a de bon dans un foyer ou une communauté si ces derniers demeuraient isolés et ne connaissaient pas d’évolution et ce, jusqu’à ce qu’une refonte complète soit nécessaire pour y insuffler une nouvelle vitalité.

Un dos, une table, un chevalet, un manche, une touche… Tous ces éléments partagent le même espace et constituent une communauté interactive.

L’un de mes amis possède une guitare ancienne qu’il adore. Elle a subi tellement de réparations, de procédures d’entretien et d’évolutions au fil du siècle écoulé qu’il ne reste que peu d’éléments de la guitare d’origine, à part la forme donnée au départ par son luthier. Même s’il ne comporte presque que des éléments remplacés ou restaurés, cet instrument est tout aussi pertinent dans un cadre musical que lorsqu’il a été créé. J’irais même jusqu’à dire que c’est grâce à cette métamorphose progressive au fil du temps qu’il peut continuer à faire entendre sa superbe voix. Si elle avait été laissée à elle-même, cette guitare serait tombée en décrépitude plusieurs décennies auparavant.

De manière similaire, la pérennité à long terme de cette communauté que nous appelons Taylor Guitars ne peut s’établir que sous la forme d’une métamorphose lente et délibérée. Résultat d’années de planification, Taylor est depuis peu devenue une entreprise détenue par ses employés. Nous adorons tous cet endroit et le travail que nous y faisons. Passer les portes, sentir les odeurs familières, entendre les bruits liés à la fabrication… On a l’impression d’être chez soi. Par le biais de cette structure, cette communauté Taylor a trouvé un refuge dont l’espérance de vie dépassera celle de Kurt, Bob et moi-même ; elle pourra évoluer et répondre aux besoins de la famille d’employés-propriétaires qui s’y trouvent, et des musiciens qui jouent sur les instruments que nous aimons y fabriquer. Tant que nous continuerons à aimer notre travail, ces guitares que nous fabriquons présenteront chaque jour à nos yeux une importance un peu plus significative que la veille : en effet, nous les créons en sachant qu’elles constituent un refuge pour ceux qui en jouent comme pour ceux qui les produisent.

The Craft

Les instruments du changement

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Qu’il s’agisse des instruments de musique ou des airs que nous leur faisons jouer, nous évoluons constamment en réponse à une époque mouvementée.

Papa ! Viens voir ! »
Rien qu’au ton de cette voix enfantine, je savais que quelque chose d’extraordinaire avait lieu dans la cour, derrière la porte de l’atelier. Un rapide coup d’œil par la fenêtre me révéla que rien ou presque n’avait changé depuis la dernière fois où j’avais regardé. « Non, papa, il faut que tu viennes voir. Tu ne verras pas de là où tu es. »

Je laissai tomber à contrecœur le projet dans lequel j’étais plongé, et je trouvai l’un de mes rejetons à moitié sous un buisson, ayant chassé une quelconque petite créature qui tentait d’échapper à ces petites mains curieuses. « Tu dois ramper là-dessous pour le voir. C’est important ! » 

Bien que le moment puisse ne pas avoir été idéal pour un changement de perspective, j’imagine que l’instant où tout bascule semble rarement parfait sur le coup. L’année écoulée a été accompagnée de tant de changements de perspective que la perception du temps qui s’écoule paraît elle aussi avoir été démantibulée. Au fil des changements de saisons, il est remarquable d’entendre comment la musique et ses compositeurs réagissent face à chaque bouleversement sociétal, et de quelle manière ils en donnent le ton.

Il est facile de se remémorer le bon vieux temps, et l’univers de la lutherie ne fait pas exception.

J’ai récemment lu un essai de l’écrivain britannique G.K. Chesterton, dans lequel il analyse la phrase couramment employée « L’histoire se répète ». Bien que je sois certain d’avoir recouru à cette phrase des milliers de fois sans même lui avoir accordé une seule seconde d’attention, Chesterton indique avec justesse qu’en réalité, l’histoire est bien l’une des rares choses qui ne se réitère pas. Les règles de l’arithmétique, les lois de la physique, le mouvement des planètes en astronomie et les mécanismes de la plupart des autres domaines d’étude se répètent, pour leur part. Une colonne de chiffres que l’on additionne donnera toujours le même résultat, à chaque fois. Par contre, la somme des faits et événements historiques peut suivre des tendances familières, mais ne se soldera jamais exactement de la même manière.

Il en va également ainsi dans l’univers de la musique et des instruments. L’histoire de la musique est une étude du dynamisme, de la progression et du développement. Tout comme d’autres disciplines artistiques, à aucun moment la musique ne s’est intégralement répétée ou n’est demeurée dans un état de redondance parfaite. C’est un déversement de créativité qui ne peut pas facilement conserver une perspective fixe en termes de temps et d’endroit. Jusqu’à l’invention de la musique enregistrée et des appareils mécaniques de reproduction sonore, il était impossible que deux prestations d’un même morceau fussent identiques en tout point, quel que soit le nombre d’heures qu’un musicien passât à le pratiquer. Chaque répétition d’un morceau de prédilection revêtait la perspective d’un jour unique, au cours d’une saison unique, et était colorée par les événements subtils ou spectaculaires de chaque évolution temporelle. 

Une dynamique de développement identique peut s’observer pour les instruments en eux-mêmes. Bien que chaque guitare individuelle ne change pas vraiment (à part en ce qui concerne sa voix, devenant plus mature, une qualité appréciée et forgée par un jeu régulier), j’ai eu le privilège d’observer la création progressive de nombreux instruments, et je peux facilement attester de l’évolution future d’une guitare traditionnelle. Chaque époque, voire même chaque jour, apporte son lot unique d’événements, qui peuvent influencer la guitare fabriquée à l’instant t. La disponibilité (ou la pénurie) de certains matériaux, les outils et les méthodes employés pour créer chaque instrument individuel évoluent au fil des années, sans parler du concept, de la compréhension ou de l’esthétique qui orientent chaque design. À certaines périodes, ces changements sont spectaculaires et faciles à repérer. À d’autres, ils sont plus subtils, tout comme l’angle d’un rayon de soleil dont l’éclat se répandrait à travers la vitre d’un atelier. Que ce changement soit minuscule ou conséquent, les instruments ne sont jamais pareils, tout comme la musique qu’ils nous permettent de jouer.

À l’instar d’autres domaines de la vie, il est facile de se remémorer le bon vieux temps, et l’univers de la lutherie ne fait pas exception. Je suis souvent entouré d’outils apparemment anciens liés à une activité bien plus vieille que moi, absorbant les trésors d’une sagesse durement acquise et transmis par ceux qui étaient là avant moi. Cela m’inspire de voir les efforts déployés par un luthier dans un instrument créé il y a des décennies, de songer à toutes les mélodies qui y ont été composées au fil des années, et d’imaginer la joie que ces morceaux ont pu apporter. Voir cette beauté et se rappeler du confort qu’un instrument a pu offrir à son musicien constitue à la fois un souvenir et un encouragement pour saisir ces outils avec une énergie renouvelée et aller de l’avant. Bien que se remémorer le bon vieux temps soit toujours une diversion bienvenue et intéressante, elle demeure une occupation où la permanence n’a pas sa place.

Seul le but derrière ces instruments reste constant. Ils ont été créés pour inspirer et permettre à chaque musicien qui les tient entre ses mains de s’exprimer activement. Il est évident que la musique prend constamment de l’ampleur, évolue, se diversifie et s’unit avec chaque histoire, battement, mélodie et refrain partagés, comme un arbre qui grandirait et grossirait ostensiblement, soutenu par des racines invisibles mais pourtant immuables enfouies dans le sol de la société. En retour, cela devient un grand privilège de créer des instruments qui visent à servir cette force de créativité et d’inspiration.

Il a été extrêmement gratifiant d’observer que nos tout derniers ajouts à notre gamme d’instruments (les guitares GT et American Dream) ont su trouver leur place dans les mélodies que nous entendons actuellement. Qu’il s’agisse d’un vieux morceau préféré ou d’un nouvel air composé, entendre la musique qu’un guitariste jouera lorsque sa perspective aura changé est un véritable trésor. Le lien entre une voix originale, de nouvelles sensations, et la perspective d’une époque inédite et d’un lieu sans précédent offrent un cadre fertile pour une renaissance musicale, alors que les guitaristes partent en quête d’une étincelle créative qui les tire vers le haut, comme une créature vivante qui ne pourra jamais être maîtrisée. 

Bien qu’un changement de perspective puisse survenir à ce qui semble être un moment peu opportun, ou à un instant où nous regrettons les choses telles que nous nous les remémorons, il nous offre également une opportunité d’évoluer, alors que nous allons de l’avant à chaque nouveau jour qui se lève sur nous et ce, grâce à chaque accord ou morceau que nous jouons.

Andy Powers est le designer et maître-luthier de Taylor.

The Craft

La musique : la devise de l’émotion

Défiler vers le bas

Dans cette époque si mouvementée, faire de la musique peut sembler aussi fondamental que se sustenter et s’abriter

« Si ces arbres pouvaient parler, qu’auraient-ils à nous dire ? »

Cette question m’a laissé perplexe et m’a fait réfléchir à ce que j’étais en train de contempler à l’instant. Devant moi se trouvait un superbe banc, provenant d’une seule plaque découpée dans un séquoia. L’homme qui m’avait malicieusement posé cette question à laquelle il m’était impossible de répondre, un ami de presque 70 ans mon aîné, avait vu plus de choses au cours de sa vie que ce que la plupart des gens pourraient avoir la chance d’observer pendant le double de temps. Il avait fabriqué ce banc (« un endroit simple pour s’asseoir un moment », comme il le décrivait humblement) à partir d’un vieil arbre qui avait été abattu lors d’une tempête quelque 30 ans auparavant. Devant moi se tenait un homme qui avait traversé tellement d’épreuves, créé une œuvre prolifique incroyable, et qui pourtant était pleinement conscient du court laps de temps qu’une vie humaine représente. Face à un arbre, pluricentenaire qui plus est, j’imagine que la chronologie des événements à l’échelle humaine semble rapetisser.

J’ai songé à cette question pendant la construction de quasiment chaque instrument que j’ai fabriqué depuis qu’on me l’a posée. Qu’est-ce que cet arbre, cette guitare, aurait à me dire s’il ou si elle était douée de parole ? J’entends souvent des questions à propos de certaines espèces d’arbres : l’endroit exact où l’arbre a poussé, ou quelles disparités il peut y avoir entre des arbres du même type ayant grandi dans des pays différents… Il est amusant d’imaginer deux épicéas poussant dans des pays voisins, et se parler l’un à l’autre dans une langue différente, tout cela parce qu’un géomètre a décidé de tracer une ligne sur une carte, divisant ainsi le paysage… La réalité, c’est que de nombreux arbres ont une durée de vie tellement différente de la nôtre, qu’ils semblent ne pas se soucier de l’endroit où nous traçons nos lignes. Et pourtant, chacun de ces arbres possède en fait une histoire unique à nous narrer, qui se révèle à travers chaque grain, chaque torsade colorée d’une figure, qui s’entremêlent ensemble sur la guitare que nous aimons tant. Le fait que chaque guitare soit fabriquée à partir d’autant d’arbres différents, avec un tel nombre d’environnements, est visible de façon amusante. Au sein d’un seul et même instrument, on peut s’attendre à voir des bois provenant des tropiques, des climats nordiques, d’Europe, d’Asie, d’Océanie et d’ici, en Amérique. C’est comme si la guitare était fabriquée pour refléter les diverses expériences des musiciens qui en joueront.

La guitare a été considérée comme un instrument universel, et je pense que cela est dû au fait que nous, en tant que personnes, possédons des expériences communes, et un besoin curieux d’art et de musique. Je dis « curieux » car, de prime abord, la musique ne semble pas être quelque chose de nécessaire. Se sustenter, s’abriter et se protéger… Ce sont toutes des actions indispensables et élémentaires, et à juste titre. Ce sont des services essentiels, pour employer une expression à présent couramment usitée. Pour cette raison, nous passons une grande partie de nos activités quotidiennes à répondre à ces besoins fondamentaux, ou à chercher à les améliorer. Mais lorsque les expériences de la vie dépassent le besoin de simple subsistance physique, vers quoi pouvons-nous nous tourner ? On trouve peu de réconfort dans l’efficacité ou la productivité lorsque l’on essaye de donner un sens à ce qui se passe autour de nous. Les mots seuls ne peuvent exprimer de manière adéquate le manque que nous ressentons lorsqu’un ami nous quitte prématurément. De la même façon, ils sont complètement insuffisants quand on tente d’exprimer une joie extrême et expansive. Pour tout cela, l’aspect « expérience humaine » de la vie, l’art et la musique ne sont plus des luxes : ils deviennent moyens de subsistance, ils se transforment en devise de l’émotion.

Cela étant, l’histoire nous montrera comment, pendant les jours les plus incertains, les gens se tournent vers le réalisme de la musique qu’ils produisent pour entrer en relation avec leur famille, leurs amis, leurs communautés et leurs propres réflexions. 

En tant qu’instrument, la guitare acoustique nous offre tout ce dont nous avons besoin pour servir de compagne parfaite à travers laquelle transmettre nos récits : elle est facilement transportable, elle est accessible, elle possède une honnêteté simple qui permet une expression directe et libre de l’esprit humain. C’est l’antithèse du détachement offert par la réalité virtuelle. La guitare peut servir de ballast pour stabiliser nos pensées et notre relation à une époque d’apparente crise existentielle. Pour cette raison, il n’est pas surprenant qu’au cours des semaines et des mois passés, un nombre sans précédent de personnes se soient mises à jouer de la guitare pour elles-mêmes alors que dans le monde entier, à l’échelle collective, nous luttons pour faire face à l’incertitude. 

Tant de choses ont changé, et si rapidement, qu’il semble que nous n’avons pas encore eu assez de temps pour réaliser pleinement. Même la façon dont nous nous imprégnons de musique, par le biais des concerts, a évolué. Assis autour d’un feu de camp lors d’une claire nuit d’avril, un ami proche dont la musique était devenue la profession remarqua qu’étant donné que les grandes foules étaient son cœur de métier, il ne savait pas trop comment les choses allaient évoluer par la suite. Cependant, malgré les changements en matière d’environnement musical, nous voici, recourant aux chansons pour exprimer en musique ce qui ne pourrait pas être dit correctement. Cela étant, l’histoire nous montrera comment, pendant les jours les plus incertains, les gens se tournent vers le réalisme de la musique qu’ils produisent pour entrer en relation avec leur famille, leurs amis, leurs communautés et leurs propres réflexions ; ces jours semblent refléter une renaissance inédite, à grande échelle, de la créativité artistique.

Bien que nous n’aurions pas pu prévoir les circonstances actuelles, nous avions, il y a quelques temps de cela, commencé à mettre en œuvre un projet visant à mettre en valeur un nouvel instrument sur lequel jouer, qui nous semble aujourd’hui encore plus approprié que ce que nous avions imaginé lorsque nous l’avions créé au premier abord. Notre nouvelle Grand Theater, ou GT, comme nous l’appelons, était destinée à être une guitare « juste parfaite » : un instrument qui vous permette de le tenir facilement, d’en jouer facilement et de vous exprimer facilement par son intermédiaire. Elle a été conçue pour être inclusive : sa voix satisfera aussi bien les musiciens chevronnés que les débutants, ainsi que tous les guitaristes entre ces deux extrêmes. Elle est destinée à être une guitare universelle pour créer de la musique pour vous, votre famille, vos amis, les petits publics comme les grandes foules, les étrangers qui ne sont des étrangers que parce que vous ne les connaissez pas encore… C’est une guitare avec laquelle partager vos chansons, car le monde en a encore plus besoin maintenant, que ce soit sur scène ou autour d’un feu de camp. Elle est faite de bois massifs – certains vieux, d’autres jeunes. Lorsque l’on contemple chacun de ces morceaux de bois et que l’on se demande ce qu’ils pourraient nous dire s’ils étaient doués de parole, on sait qu’ils ne peuvent pas parler. Pourtant, tous ensemble, ils savent comment chanter. Nous espérons que vous apprécierez ces instruments autant que nous.

Andy Powers est designer et maître-luthier de Taylor.

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J’ai songé à cette question pendant la construction de quasiment chaque instrument que j’ai fabriqué depuis qu’on me l’a posée. Qu’est-ce que cet arbre, cette guitare, aurait à me dire s’il ou si elle était douée de parole ? J’entends souvent des questions à propos de certaines espèces d’arbres : l’endroit exact où l’arbre a poussé, ou quelles disparités il peut y avoir entre des arbres du même type ayant grandi dans des pays différents… Il est amusant d’imaginer deux épicéas poussant dans des pays voisins, et se parler l’un à l’autre dans une langue différente, tout cela parce qu’un géomètre a décidé de tracer une ligne sur une carte, divisant ainsi le paysage… La réalité, c’est que de nombreux arbres ont une durée de vie tellement différente de la nôtre, qu’ils semblent ne pas se soucier de l’endroit où nous traçons nos lignes. Et pourtant, chacun de ces arbres possède en fait une histoire unique à nous narrer, qui se révèle à travers chaque grain, chaque torsade colorée d’une figure, qui s’entremêlent ensemble sur la guitare que nous aimons tant. Le fait que chaque guitare soit fabriquée à partir d’autant d’arbres différents, avec un tel nombre d’environnements, est visible de façon amusante. Au sein d’un seul et même instrument, on peut s’attendre à voir des bois provenant des tropiques, des climats nordiques, d’Europe, d’Asie, d’Océanie et d’ici, en Amérique. C’est comme si la guitare était fabriquée pour refléter les diverses expériences des musiciens qui en joueront.

La guitare a été considérée comme un instrument universel, et je pense que cela est dû au fait que nous, en tant que personnes, possédons des expériences communes, et un besoin curieux d’art et de musique. Je dis « curieux » car, de prime abord, la musique ne semble pas être quelque chose de nécessaire. Se sustenter, s’abriter et se protéger… Ce sont toutes des actions indispensables et élémentaires, et à juste titre. Ce sont des services essentiels, pour employer une expression à présent couramment usitée. Pour cette raison, nous passons une grande partie de nos activités quotidiennes à répondre à ces besoins fondamentaux, ou à chercher à les améliorer. Mais lorsque les expériences de la vie dépassent le besoin de simple subsistance physique, vers quoi pouvons-nous nous tourner ? On trouve peu de réconfort dans l’efficacité ou la productivité lorsque l’on essaye de donner un sens à ce qui se passe autour de nous. Les mots seuls ne peuvent exprimer de manière adéquate le manque que nous ressentons lorsqu’un ami nous quitte prématurément. De la même façon, ils sont complètement insuffisants quand on tente d’exprimer une joie extrême et expansive. Pour tout cela, l’aspect « expérience humaine » de la vie, l’art et la musique ne sont plus des luxes : ils deviennent moyens de subsistance, ils se transforment en devise de l’émotion.

“Aussi rapidement que les communautés sont obligées de se séparer, l’esprit créatif des musiciens trouve de nouveaux canaux à traverser.”

“Aussi rapidement que les communautés sont obligées de se séparer, l’esprit créatif des musiciens trouve de nouveaux canaux à traverser.”

Créer de nouvelles connexions musicales

Ayant créé une vie au sein de ces communautés, les perturbations provoquées par une pandémie semblent particulièrement choquantes. Le travail solitaire dans les ateliers peut continuer, mais pour que les rassemblements musicaux soient brusquement interrompus, si nécessaires que soient ces actions, cela laisse un sentiment palpable de perte. On dirait qu’un mystérieux aspirateur a englouti le but qui anime un luthier.

Pourtant, aussi rapidement que les communautés directes sont forcées de se séparer, l’esprit créatif des musiciens trouve de nouveaux canaux à traverser. Partout dans le monde, des musiciens de tous les styles et de tous les horizons ont ramené leur art des scènes de concert dans leurs propres salons et patios, où cet art continue d’être partagé comme une offre avec un sens renouvelé. Il semble normal que la grande marée de la connexion musicale ne puisse même pas être limitée par la distance physique. Tout comme une marée océanique, le blocus interrompant ne sert qu’à rediriger le flux autour de l’obstacle alors qu’il cherche de nouvelles voies pour avancer.

“Nous avons plus que jamais besoin de la communauté des musiciens alors que nous essayons de donner un sens au monde qui nous entoure.”

Tel est le récit de la musique et des musiciens. Tout au long de l’histoire, la musique a été utilisée pour partager nos histoires, nos espoirs, nos rêves, nos peines et nos peurs. Nous chantons la réalité et la façon dont nous souhaitons qu’elle soit. Comme l’écrivait Gertrude Stein, « le sujet de l’art est la vie, la vie telle qu’elle est réellement; mais la fonction de l’art est de rendre la vie meilleure. »

Nous avons plus que jamais besoin de la communauté des musiciens alors que nous essayons de donner un sens au monde qui nous entoure, comme nous l’avons fait à travers les âges, face aux guerres et aux pandémies. Un coup d’œil sur les époques passées nous rappelle que les musiciens ont toujours réussi à partager à travers n’importe quel forum ou support disponible. Nous ne pouvons peut-être pas nous réunir pour écouter, chanter et jouer, mais nous pouvons nous connecter grâce aux derniers outils de communication numérique. Alors que nous attendons avec impatience les moments où nous nous réunirons à nouveau physiquement autour d’un feu, d’un microphone ou d’une scène, nous pouvons utiliser ces plates-formes modernes pour partager nos histoires et nos chansons, car ces cadeaux précieux sont le vent qui remplit notre voile et nous enhardit pour continuer.

En fait, j’ai commencé à accueillir (virtuellement) une nouvelle communauté dans le petit atelier derrière ma maison, via Instagram (@andytaylorpowers). Cet espace est l’endroit où je travaille à travers les idées, les conceptions et les méthodes qui deviennent finalement les instruments que nous, Taylor Guitars, fabriquons. Bien que je ne vois pas de remplacement pour l’expérience tangible de franchir la porte de l’espace de travail créatif d’un artisan, j’espère que certaines des réflexions que je partage dans ma nouvelle série de vidéos «Andy’s Workshop» ouvriront une fenêtre sur certains de mes processus de pensée créative.

Pendant cette période inhabituelle, chez Taylor, nous avons récolté la ruée d’idées inventives qui se forment en période d’adversité. Le choc d’un événement perturbateur peut offrir une doublure argentée en supprimant les coutumes établies et les idées préconçues, permettant un large espace de réflexion. Je ne doute pas que les guitares que nous fabriquerons au cours des prochains mois feront partie de nos plus grands efforts alors que nous nous concentrons sur notre objectif avec une vigueur renouvelée. Nous mettrons en œuvre toutes les connaissances et tous les efforts créatifs en matière de création d’instruments pour créer des guitares qui offrent une voix large et ample aux musiciens du monde entier, afin qu’ils puissent partager leurs chansons indispensables avec nous tous.

Andy Powers 
Designer et Maître-luthier